Plaisir d’un jour 17

– Lâchez tout –

André Breton, plus que Foucault encore dans ses heures les plus noires, voulut obstinément régenter le monde intellectuel, quitte à le détruire d’abord. Homme inquiétant et dictatorial, sonde spatiale permanente branchée sur l’actualité des idées, psychanalyste de la première heure/erreur, il brûla ses vaisseaux apparents, se réservant toujours, tel le Fantomas qu’il idolâtrait, des issues de secours chez les snobs qu’il haïssait. Breton portait une cravate et des semelles de feu, le costume parfait du poète légendaire. Il en usa beaucoup.

D’où le côté répétitif de ses sorties et rentrées, qui défirent peu à peu chez ses adeptes les plus convaincus, le sens de l’attention. À trop fracasser, l’on n’épouvante plus. Il se voulait jeune révolutionnaire, et finira vieux marginal, gardien d’une bibliothèque, Erostrate d’une époque, bouche d’ombre engloutie dans le silence.

Paradoxalement, ce texte de 1922 aurait dû éveiller l’attention de son rédacteur, et lui faire prendre conscience de la vanité des escapades, alors que la dimension humaine se concentre dans une finitude toujours aussi restreinte. La pulsion poétique était la plus forte.

« Lâchez tout,
Lâchez Dada,
Lâchez votre femme, lâchez votre maîtresse,
Lâchez vos espérances et vos craintes,
Lâchez la proie pour l’ombre,
Lâchez au besoin une vie aisée,
Ce qu’on vous donne pour une situation d’avenir,
Partez sur les routes. 
»

Comparativement, à partir d’un même projet poético-politique, Guy Debord protégea mieux sa pensée de toute incohérence pratique. Les leçons de Breton ?

Okuba

Publié dans Rencontres sur la route | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Plaisir d’un jour 16

– Tu n’en reviendras pas –

Dans un aphorisme plus inquiétant que la normale, Nietzsche imagine qu’un soir un démon vient frapper à la fenêtre et propose le marché suivant. Il s’agit de revivre éternellement, et à compter de ce jour toutes les minutes de la vie jusqu’à la dernière, et de recommencer, recommencer, recom…
Sachant que le seul choix laissé au libre-arbitre est de décider de la tonalité de la minute, Nietzsche se demande s’il est plus facile de revivre à l’infini des moments de douleur ou des moments de plaisir.
Et il opte pour la douleur, car elle est éternellement nouvelle et toute-puissante.

Il faut donc concevoir le plaisir du jour, comme un plaisir nietzschéen.



« Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu
Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l’ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n’être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secouent
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac l’haleine la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri »

Aragon a vécu la grande guerre comme une épreuve étourdissante et pleine de passions exaltées. Une véritable foire de l’existence dont il est sorti psychologiquement transformé. Ayant été enseveli vivant 3 fois de suite le 6 août 1918, le poète se persuada de la réversibilité symbolique du monde, se voyant comme mort et rêvant sa propre vie.

Cette pensée le hanta tout au cours de son existence. Le prix à payer pour la conscience esthétique ?

Okuba

Publié dans Rencontres sur la route | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire

Accomplir la vérité qui est celle du soleil

Albert Camus
Noces à Tipaza
(Texte 3) – (à suivre)

Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Étreindre un corps de femme, c’est aussi contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine des soupirs de la mur et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La bris est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant, on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon cœur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun manque : il me suffit d’apprendre particulièrement la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre.

Albert Camus. Bibliothèque de la Pléiade. Volume 1.

Publié dans Rencontres sur la route | Marqué avec , , | Laisser un commentaire