Plaisir d’un jour 82

– Regards d’Algérie –

Abderrahmane Djelfaoui a vécu plusieurs vies – cinéaste, documentariste, grand reporter – avant de parvenir à la poésie, au début des années 2000. En Bab El Oued où il trône en roi modeste, il raconte en des vers libres autant que sa pensée les aventures toujours renouvelées de l’Algérie contemporaine. Un homme de paix et de méditation.

Le sacre du jour

l’escadre des pics
sort peu à peu de la brume
et commence à dresser
ses vigies face à l’annonciation
d’une aube de vent neuve

un vol immobile de nuages
aspire la dernière ombre

la pierre polit par les nuits
se prête à la prime ablution

le pépiement de l’oiseau est son talisman
*
la magie du rai premier
est d’asseoir le vent et
permettre à l’oiseau
la becquée du chant

ce soir mon âme est sous mes pieds
battue dans mon ventre comme pâte
avant d’ouvrir la bouche la laisser
s’échapper vers les étoiles

pour toi Yemna aux monts
ce monde je le cueille
tendresse à notre étonnement

6 heures

est l’heure des pieds nus
dans le sable
aller entendre les premiers
oiseaux
doucement cachés aux yeux
encore
rumeur d’heure aux buissons
de soi
d’une fraîche pierre faite
larme
*
à la lumière du soleil
paupières étirent
évidence du monde

Il est important que d’autres regards occupent nos yeux si nous voulons éviter le dessèchement du cœur.

Okuba

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Plaisir d’un jour 81

– Silences –

Plus technique, plus froid, plus austère, Carles Duarte y Monteserrat variationne ici sur les Ennéades de Plotin, texte complexe et abîmant. De la Catalogne, la chaleur dessicante transperce ces phrases pures et désincarnées. L’auteur, linguiste et spécialiste en langue administrative, prouve qu’il est une beauté pour les intellectuels.

Silence II

L’azur brûle.
La lumière palpite
comme un vent
au fond des regards.
Un froid muet
hante l’univers.
Le ciel s’ouvre au jour
et occulte
le vaste geste
de la nuit.
La vague s’affale
sur cette bande de pierre broyée,
chute du temps qui nous imprègne
comme la neige ou le soir.
D’ambre, ce couchant.
Le vif argent des ombres
parcourt chaque chambre.
Un seul souffle nous dessine
et nous blesse.
Un seul souffle arrête nos cœurs,
meut des astres lointains.

Silence VII

Les contraires se cherchent,
s’efforcent d’être
et de se fondre
en un même corps.
Les pas se perdent dans la terre,
jusque dans le feu dont brûlait la planète,
la mer originelle,
le temps qui, pour la première fois,
palpite dans les yeux,
au cœur du monde,
cet animal immense, sans destinée.
La terre est notre ancêtre.

Silence XIII

La nuit me rend le monde.
La lumière pure du ciel
ne me cache plus les astres
et ce tourment d’agir
qui me submerge
a cessé d’occulter
mon geste le plus naturel.
Je ferme les yeux,
je m’attarde au creux des mains,
sur les lèvres où je me pose :
ce plaisir ardemment désiré.
L’amour me dépouille,
m’offre la fragilité.
J’abandonne mon rêve.
Nu,
sans temps ni mots.
Le lendemain ne peut plus me harceler.
Dans la nuit, nous sommes de nouveau
parties d’un corps sans fin.

Curieusement, je pense ici à Rabelais, car la langue a ceci de véhiculant qu’elle nous transporte du coq à l’âne, en un éclair. Brillons, c’est bientôt Noël.

Okuba

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Plaisir d’un jour 80

– À Ana María Lainez Blázquez –

Francescu-Micheli Durazzo est ce poète discret qui aime les textes des autres, et les fait vivre dans la langue française. Traducteur mémorable du plus grand ouvrage latiniste du XVIIIe, à savoir le Vir Nemoris de Giuseppe Ottaviano Nobili-Savelli, il se meut avec la même facilité dans l’italien et l’espagnol. Il s’agit donc ici de lui rendre la parole. Ne serait-ce que pour nous libérer de ce monde pesant.

Tout se ressemble
dans la lumière de ce matin d’avril.
L’oiseau et la branche
le linge et le pré
tes yeux et la rivière.
Mon désespoir
d’être absent de toi
penchée sur le ciel
qui ne te parle pas de moi.

Je me suis penché
au-dessus du puits.
Sur la surface
du miroir
qui se dérobe
et rêve de la verticale.

À Guillevic
Lasse de la verticale
mais pleine encore du rêve de Babel.
La ville voudrait s’étendre
jusqu’à l’océan.
Être une côte dont il lécherait
la rocaille et la terre.

Là où finit la terre
j’imagine l’océan
qui danse sur ses crêtes.
La vague.
Est-ce bien la surface en butte
à la lumière
Le fond de l’atmosphère
vacillant sur sa base
où échoue mon regard ?

Tourne ton regard vers le ciel
et vois la mer.
Ou du moins sa lumière
sa couleur
son œil.
Sais-tu que sans le ciel
la mer serait plus noire
que l’encre plus amère ?

Goût amer de la ville
noire d’asphalte et de fumées.
Grisaille de tes larmes
que je ne distingue plus de la pluie.
Tes larmes plus vastes
que mon absence dans ton regard.

Quelle absence
de n’être pas le ciel !
De ne pas éteindre comme lui
la terre
pour lui donner
la tendresse de l’atmosphère !
De n’être pas même un seul
des mille vents qui caressent ses cimes !
De n’être que dans la chute.

Je suis Icare dans sa chute
vers le soleil.
Dans l’inversion de la gravitation.
Y a-t-il pire douleur
que d’être dans sa masse
prisonnier de la surface ?
Pas moyen de s’affranchir
même au sommet d’une montagne.

Le fait de savoir voler est une condition du lecteur de poésie, savoir chuter ne s’enseigne qu’aux plus grands.

Okuba

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