Plaisir d’un jour 91

– A l’ombre de l’ombre –

Marocain ayant fait ses études supérieures en Espagne Larbi El Hati renoue avec la grande tradition du passage culturel entre Occident et Maghreb. Élevé dans la culture soufie, homme de nulle part, frère ignoré et donc citoyen du monde par défaut, il vit libre, et écrit de même.

III

La mémoire déchire la solitude.
Ella la démolit comme un œuf pourri.
Son voyage ne répond pas à la crevasse.
Elle ne révèle pas le vol interdit
ni les yeux qui, seuls, attendent.

La voix nocturne des muezzins
se précipite dans le vide sans un dieu
pour cette bouche creuse.
Elle augure le froid du crépuscule.

Nous marchons ensemble vers la nuit.
Une détresse muette nous accompagne.

Nous pensons à l’origine de l’aube,
et à l’instinct qui parle quand
tout est silence.
Nous inventons le hammam impossible.

C’est l’heure.
Purifions-nous de l’agonie
qui nourrit la rage voilée
et le désamour quand, enfin, il prend
la parole.

Il pleut

Tu parcours mon corps
dans les gouttes chaudes
de cet automne,
mûr comme la lassitude.
Tu voyages dans mes illusions
comme une lumière tiède
et l’étincellement de l’eau
qui me purifie,
lorsque tu murmures
le désir de marcher avec moi.

La maison est vide.
L’obscurité noie la conscience.
Cela sent la terre mouillée.
Nous allons à l’ombre de l’ombre.
Je veux toucher tes cheveux.

Mots paisibles qui trahissent de sourdes inquiétudes, donner à la vie un visage toujours agréable, vaste programme en vérité. A l’ombre de l’ombre…

Okuba

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Plaisir d’un jour 90

– Louise Labé, quelques sonnets –

Des noms font rêver, des surnoms comme celui de la belle Cordière traversent les âges et les époques. Louise Labé, sensualité incarnée, a regardé le monde depuis sa chambre, meublé sa bibliothèque de nombreux ouvrages, monté des chevaux, et vécu l’amour bien plus qu’elle ne l’a versifié.

En fait, on ne sait pas grand-chose de sa vie réelle, à Lyon ou ailleurs, on n’est même pas certain qu’elle fut. Des universitaires prétendent qu’elle a été inventée par un groupe de lettrés, dont le fameux Maurice Scève. Qui sait, qui saura ?

Sonnet de la belle cordière

Las ! cettui jour, pourquoi l’ai-je dû voir,
Puisque ses yeux allaient ardre mon âme ?
Doncques, Amour, faut-il que par ta flamme
Soit transmué notre heur en désespoir !

Si on savait d’aventure prévoir
Ce que vient lors, plaints, poinctures et blâmes ;
Si fraîche fleur évanouir son bâme
Et que tel jour fait éclore tel soir ;

Si on savait la fatale puissance,
Que vite aurais échappé sa présence !
Sans tarder plus, que vite l’aurais fui !

Las, Las ! que dis-je ? O si pouvait renaître
Ce jour tant doux où je le vis paraître,
Oisel léger, comme j’irais à lui !

Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé…

Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé,
Si j’ai senti mille torches ardentes,
Mille travaux, mille douleurs mordantes.
Si, en pleurant, j’ai mon temps consumé,

Las ! que mon nom n’en soit par vous blamé.
Si j’ai failli, les peines sont présentes,
N’aigrissez point leurs pointes violentes :
Mais estimez qu’Amour, à point nommé,

Sans votre ardeur d’un Vulcain excuser,
Sans la beauté d’Adonis accuser,
Pourra, s’il veut, plus vous rendre amoureuses,

En ayant moins que moi d’occasion,
Et plus d’étrange et forte passion.
Et gardez-vous d’être plus malheureuses !

On voit mourir toute chose animée…

On voit mourir toute chose animée,
Lors que du corps l’âme subtile part :
Je suis le corps, toi la meilleure part :
Où es-tu donc, ô âme bien aimée ?

Ne me laissez pas si longtemps pâmée :
Pour me sauver après viendrais trop tard.
Las ! ne mets point ton corps en ce hasard :
Rends-lui sa part et moitié estimée.

Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L’accompagnant, non de sévérité,

Non de rigueur, mais de grâce amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Jadis cruelle, à présent favorable.

Les fables sont souvent plus belles que les existences, c’est le moins qu’elles puissent faire au regard des tribulations de la vérité.

Okuba

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Plaisir d’un jour 89

– Détour par la Macédoine –

Il arrive si peu de joie quand on a beaucoup étudié. Le même se camoufle sous de multiples vêtements que l’on distingue de trop loin. Pourtant, j’ai été enthousiasmé par la traduction des poèmes de Katica Kulavkova. Je suis parti de textes publiés en anglais, que j’ai travaillés aussitôt dans un même mouvement d’adaptation, histoire de masquer mon amateurisme, car il est toujours difficile de rendre un rythme léger et profond simultanément.
Étrangement, Katica Kulavkova est professeure : c’est sans doute l’exception de la règle selon laquelle ceux qui ne savent pas faire enseignent. Macédonienne, intellectuelle reconnue, elle a étudié la philosophie, cela se sent, et s’est spécialisée en théorie de la littérature.

Beaucoup trop de liberté pour un sujet

Beaucoup trop de liberté pour un sujet
rhéteur et philosophe.

Pour celui qui a le droit d’être suspicieux
et égoïste
et pour agir en accord avec son propre accord.

Pour imaginer des complots.

Pour ne pas adorer Néron
Le monde repose sur le principe de la puissance.

Messaline fut légère quand elle bannit
Lucius Aeneus Sénèque en Corse…

La montagne tombe à pic dans la mer et en-dessous
le cercle Méditerranéen des abysses et des profondeurs azurs
ne rend pas plus fin l’esprit du mal et du crime
que celui de la loyauté

Il ne suffit pas d’être un exilé
et d’être “Bien loin !”
ce qui est une mesure qui équilibre
son propre équilibre de destinée.

Le calme avisé n’est pas le même
que l’humble sujétion.

Mais, je vais bien l’attraper, de toute façon.

Par son exemple
mon ancien professeur montrera
quel est le chemin le plus facile vers la “liberté”
ha, ha, ha !

Il m’a enseigné comment le punir :
Je le laisserai se suicider
selon des circonstances stoïques, maintenant !

Les terrains de pique-nique romains
sont faits pour le tailladage indifférent des veines
pour prendre des poisons, des bains chauds et faire des feux
pour une lente introduction à la poussière.

Et ne revenez pas, s’il vous plaît,
pour m’annoncer que tout s’est déroulé selon les plans.

Caesar n’y prend aucun intérêt.

Inquiétude métaphysique

Je suis submergé par votre ascèse,
vous ne prenez pas de pause,
vous vous dressez comme une tablette d’argile,
colorée et compacte,
recelant un dense intérieur,
rythme du mythe et de la lyre,
du corps et de la luxure.

Votre visage rayé par l’absence

comme la muraille de quelque ancien temple
par les entailles et les accidents
par les codes et les dates

comme un livre censuré et stigmatisé
que votre âme désirait ardemment
fondu à l’aquarelle
sans une seule répétition d’un caractère.
Rien.

Tout est parfait du début à la fin.
Et cette bruine, cette pensée insignifiante s’effacera.
Seule demeurera votre inquiétude métaphysique.

Les éraflures, la plume d’oie du temps
dans vos carnets et sur les fresques
ont prolongé l’écho
du mot, votre inquiétude,
à la fois quand vous peignez et quand vous arrêtez !

Juste un petit mot avant de rompre l’enchantement. Mesquine minutie des pointillistes. Sénèque a été banni par Messaline en Corse, et non pas en Sardaigne, Ajò, prufessuressa…

Okuba

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