Plaisir d’un jour 67

To a dark girl

De Léopold Cedar Senghor je retiens pour toujours l’image d’un homme impeccablement habillé, soutenu par une culture éblouissante, au sourire compatissant. Il fut bien plus que cela, et avant tout le chantre du renouveau de la conscience noire. Comment vécut-il la situation du pouvoir, lui, le voleur de tapis volants, l’ami des cigarettes subreptices, l’amateur de belles femmes ?

Tu as laissé glisser sur moi

L’amitié d’un rayon de lune.


Et tu m’as souri doucement,


Plage au matin éclose en galets blancs.


Elle règne sur mon souvenir, ta peau olive


Où Soleil et Terre se fiancent.


Et ta démarche mélodie


Et tes finesses de bijou sénégalais,


Et ton altière majesté de pyramide,


Princesse !


Dont les yeux chantent la nostalgie


Des splendeurs du Mali sous les sables ensevelies

Senghor était cet homme capable d’écrire : « J’ai rêvé d’un monde de soleil dans la fraternité de mes frères aux yeux bleus ». Cet homme qui s’inclinait devant Aimé Césaire autant que devant Baudelaire. Cet homme qui n’oubliait jamais de vivre.

Okuba

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Plaisir d’un jour 66

– Londres –

A défaut d’avoir quelque chose en nous de Tenessee, nous conservons, sans le savoir, une approche mentale de Londres, une vision fuligineuse où des ombres fort courtoises se saluent froidement, tandis qu’un assassin à la lame rougie rode dans les bas-fonds. Émile Verhaeren a su saisir cette perception et la transformer en sensations. Lui qui venait d’un gros bourg des Flandres, jeune enfant bourgeois pourvu d’une éducation classique, il avançait vers les métropoles d’alors, fasciné comme un papillon de nuit par la lumière des flambeaux. Il voyait dans ces villes tentaculaires la fin de l’humaine condition, le monumental et le corrompu y remplaçant pour toujours la liberté et la joie.

Émile Verhaeren, qui fut par excellence l’écrivain cosmopolite du début du XXe siècle, influença beaucoup d’artistes, dont les Futuristes qui le révéraient. Ce qui n’était pas si courant.

Et ce
Londres de fonte et de bronze, mon âme,
Où des plaques de fer claquent sous des hangars.
Où des voiles s’en vont, sans
Notre-Dame
Pour étoile, s’en vont, là-bas, vers les hasards.

Gares de suie et de fumée, où du gaz pleure
Ses spleens d’argent lointain vers des chemins d’éclair,
Où des bêtes d’ennui bâillent à l’heure
Dolente immensément, qui tinte à
Westminster.

Et ces quais infinis de lanternes fatales,
Parques dont les fuseaux plongent aux profondeurs,
Et ces marins noyés, sous des pétales
De fleurs de boue où la flamme met des lueurs.

Et ces châles et ces gestes de femmes soûles,
Et ces alcools en lettres d’or jusques au toit.
Et tout à coup la mort parmi ces foules,
O mon âme du soir, ce
Londres noir qui traîne en toi !

Verhaeren professait des idées anarchistes, au sens le plus pacifiste du terme. Il méprisait les institutions à tel point que sa famille refusât qu’il fût enterré au Panthéon. Un mensch jusqu’au bout.

Okuba

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Plaisir d’un jour 65

– Ballades d’hier –

Christine de Pisan appartient à cette catégorie de poètes classiques dont l’on parle trop peu et qui sont les poétesses. Elles tiennent parfois le haut du pavé, mais forment surtout les bataillons de lettrés dont l’amour de la langue a tant besoin. Christine de Pisan était née à Venise, et elle fut en France l’une des premières femmes à vivre de sa plume. Nous étions alors au tout début du XVème siècle.

Voici deux ballades qui oscillent entre mélancolie et espoir, les deux mêmes noms de l’attente amoureuse.

Ne me vueilliez, doulce dame, escondire

Dame sanz per, ou tous biens sont assis,
A qui m’amour j’ay trestoute donnée,
Corps gracieux de doulz maintien rassis,
Belle beaulté doulcement atournée,
Que j’aim et craim plus qu’autre chose née

Apercevez que je n’ose
Parler a vous, ne conter mon martire;
Mais s’il m’esteut le dire a la parclose
Ne me vueilliez, doulce dame, escondire.

Car il a ja des ans bien près de six
Que j’ay en vous m’amour toute assenée,

N’oncques n’osay vous requerir mercis
Pour la paour que ne soiez tanée
De m’escouter, mais ne puis plus journée
La douleur qui est enclose
Dedens mon cuer endurer sanz le dire;
Mais se voyez que pour vous ne repose,
Ne me vueilliez, doulce dame, escondire.

Gentil cuer doulz, or soient adoulcis
Par vous mes maulz, et ma douleur sanée.

Car de plorer et plaindre je m’occis,
Ne je ne puis sanz mort passer l’année,
Se ma douleur n’est brief par vous finée.

Belle, plus fresche que rose,
Vo doulce amour demand que tant desire;
Et quant ne vueil ne requier autre chose,
Ne me vueilliez, doulce dame, escondire.

Dieux! que j’ay esté deceüe

Dieux! que j’ay esté deceüe
De cellui, dont je bien cuidoie
Qu’entierement s’amour fust moye!
A tart me suis aperceüe.

Or sçay je toute l’encloüre
Et comment il se gouvernoit;
Une autre amoit, j’en suis seüre,
Et si beau semblant me monstroit,

Que j’ay ferme creance eüe,
Qu’il ne desirast autre joye
Fors moy; mais temps est que je voie
La traïson qu’il m’a teüe;

Dieux! que j’ay esté deceüe!


Mais d’une chose l’asseüre,
Puis que je voy qu’il me deçoit,
Que jamais sa regardeüre,
Ne le semblant qu’il me monstroit,

Ne les bourdes dont m’a peüe,
Ne feront tant que je le croie;
Car oncques mais, se
Dieux me voie,
Ne fu tel traïson veüe.

Dieux! que j’ay esté deceüe!

Je me permets de signaler aux historiens la dernière ballade, eux qui se plaignent si fréquemment du manque de sources. Je n’en tire bien sûr aucun motif de gloire. Toujours est-il qu’au XVème siècle, les hommes décevaient les femmes. Hé oui !

Okuba

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