Plaisir d’un jour 95

– Hégesippe Moreau –

Hégesippe Moreau, dont on ne sait plus rien aujourd’hui, traversa le début du XIXe siècle en étoile filante de la misère. Funambule de la tuberculose, il crache ses vingt-huit ans comme autant de poumons infectés et sonores, éblouissant les médecins à défaut des esthètes. Ceux-ci ne pourront rien connaître de son art déclamatoire ; avant que d’être publié, il décède à l’hospice de la Charité, dernier clin d’œil d’une vie lugubre et illuminée, entre séminaire, révolte et imprimerie.

À des jeunes gens qui avaient
désigné outrageusement M. B***
dans un lieu public


Point d’injure ! silence autour du vieillard blême,
Dernier représentant de l’époque problème.
Les aînés sont tous morts ; nous qui les comprenons,
Amis, la haine est là, défendons bien leurs noms.

Fable

« Que je suis bien sous mon ciel de cristal !
À me nourrir la terre est épuisée ;
À moi chaleur et lumière et rosée :
Certes, je suis un noble végétal ! »
Ainsi parlait maint cornichon sous verre :
Le jardinier passe, et, d’un ton sévère,
À ces vantards dit : « Taisez-vous, mes fils :
Un coup de vent peut briser votre cloche ;
Vous mûrissez, et le bocal approche ;
Encore un jour, et vous serez confits. »

Hélas ! hélas ! philosophe, astronome,
D’un ciel étroit coiffés, quand nous marchons,
Fiers et clamant : « L’homme est tout, gloire à l’homme ! »
Dieu tonne et dit : « Taisez-vous, cornichons ! »

À un auteur hermaphrodite

Fée ou démon, magicienne ou sorcier,
Je te maudis de grand cœur et pour cause :
Depuis hier je suis ton créancier.
Quand j’implorais un sourire de Rose,
La pauvre enfant sanglotait sur ta prose ;
Elle y perdit un bon quart d’heure, et moi,
Mille baisers, baisers de bon aloi,
Baisers sonnants… Adonc, Muse immortelle,
En t’acquittant, fais acte de vertu ;
Mille baisers sont une bagatelle ;
Tu me les dois : quand donc me paieras-tu ?

Walter Benjamin le loua fort, soupçonnant derrière cette figure juvénile de la poésie quelque masque inattendu de l’éternelle faucheuse, croyant reconnaître surtout un frère de mésaventure. Les littératures en regorgent par trop.

Okuba

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