Plaisir d’un jour 90

– Louise Labé, quelques sonnets –

Des noms font rêver, des surnoms comme celui de la belle Cordière traversent les âges et les époques. Louise Labé, sensualité incarnée, a regardé le monde depuis sa chambre, meublé sa bibliothèque de nombreux ouvrages, monté des chevaux, et vécu l’amour bien plus qu’elle ne l’a versifié.

En fait, on ne sait pas grand-chose de sa vie réelle, à Lyon ou ailleurs, on n’est même pas certain qu’elle fut. Des universitaires prétendent qu’elle a été inventée par un groupe de lettrés, dont le fameux Maurice Scève. Qui sait, qui saura ?

Sonnet de la belle cordière

Las ! cettui jour, pourquoi l’ai-je dû voir,
Puisque ses yeux allaient ardre mon âme ?
Doncques, Amour, faut-il que par ta flamme
Soit transmué notre heur en désespoir !

Si on savait d’aventure prévoir
Ce que vient lors, plaints, poinctures et blâmes ;
Si fraîche fleur évanouir son bâme
Et que tel jour fait éclore tel soir ;

Si on savait la fatale puissance,
Que vite aurais échappé sa présence !
Sans tarder plus, que vite l’aurais fui !

Las, Las ! que dis-je ? O si pouvait renaître
Ce jour tant doux où je le vis paraître,
Oisel léger, comme j’irais à lui !

Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé…

Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé,
Si j’ai senti mille torches ardentes,
Mille travaux, mille douleurs mordantes.
Si, en pleurant, j’ai mon temps consumé,

Las ! que mon nom n’en soit par vous blamé.
Si j’ai failli, les peines sont présentes,
N’aigrissez point leurs pointes violentes :
Mais estimez qu’Amour, à point nommé,

Sans votre ardeur d’un Vulcain excuser,
Sans la beauté d’Adonis accuser,
Pourra, s’il veut, plus vous rendre amoureuses,

En ayant moins que moi d’occasion,
Et plus d’étrange et forte passion.
Et gardez-vous d’être plus malheureuses !

On voit mourir toute chose animée…

On voit mourir toute chose animée,
Lors que du corps l’âme subtile part :
Je suis le corps, toi la meilleure part :
Où es-tu donc, ô âme bien aimée ?

Ne me laissez pas si longtemps pâmée :
Pour me sauver après viendrais trop tard.
Las ! ne mets point ton corps en ce hasard :
Rends-lui sa part et moitié estimée.

Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L’accompagnant, non de sévérité,

Non de rigueur, mais de grâce amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Jadis cruelle, à présent favorable.

Les fables sont souvent plus belles que les existences, c’est le moins qu’elles puissent faire au regard des tribulations de la vérité.

Okuba

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