Plaisir d’un jour 86

– Sur un air de révolution –

Achille Chavée me fait penser à Hugh Grant, mêlé de Céline, sauf que le sourire sarcastique anime rarement ses zygomatiques. Question de sérieux, les poètes de gauche, surtout les révolutionnaires, se fendent rarement la poire. Surréaliste en cravate, Wallon forcené, Chavée s’engagea dans les brigades internationales en 1937, ce qui lui permit dit-on (mauvaises langues ou mauvaises fois) de participer aux côtés des Staliniens à l’élimination des anarchistes. Jusqu’où conduit l’amour des lettres ?

Cela ne peut suffire, bien sûr, à présenter l’homme, résistant, révolté, animal fougueux, langue somptueuse et profondeur des images. Voici pour vous, Podiophiles.

Sous seins privés

Le temps des initiations viendra
aux morsures étonnantes de prophéties
au spasme démesuré de la plus pure angoisse
au souffle de vie à fleur de flamme
femme que je n’ai pas rencontrée
qui suivra mon sillage un hiver
porteuse de cargaisons charnelles
Tes rêves témoigneront de moi
aux cryptes secrètes de ta vie
je sais déjà les corps à corps de mes victoires
la courbe de ton destin sera livrée
au réseau de mes filatures
Tu seras soumise
femme cachée peut-être à portée de fusil
aux replis des désastres gratuits
triste comme une infante désabusée
légère comme une salve désespérée
décisive comme un vent d’orage
ô femme attendue
femme que je n’ai pas rencontrée encore
femme enfant des bagnes de mes désirs
riche de la pépite d’or de mon cœur d’aventurier
brillant dans son désert
d’une magie barbare

La brigade internationale
(à Jean Bastien)

Mon cœur
veine ou déveine
aura des ailes
dans les montagnes et dans la plaine
des hommes meurent pour la liberté
L’oiseau parle une langue inconnue
il n’a jamais pensé à la chance

mais la chance est pour lui
dans les chansons mêmes de la peur
la vie n’est qu’un signe
pour ceux qui meurent dans la nuit
trahis par la clarté lunaire
par les regards obstinés du soleil

Il y a parfois un homme qui vient d’Albanie
il parle de la liberté comme d’un sein de marbre
il y a des hommes qui viennent des villages perdus
ils parlent de la liberté comme d’une source pure
il y a d’autres hommes qui viennent des montagnes
ils en parlent par signes et par silences durs
il y a les hommes aussi qui viennent
de n’importe où aux comparaisons obscures et justes

il y a des hommes simples les hommes qui boivent
et les hommes qui ne boivent jamais qui
confondent la liberté la mort l’amour le souvenir de
leur maman l’histoire de leur vie de leur
patrie de leurs amours en mots
très simples et en gestes de neige.

Les traces de l’intelligible

Il faut éteindre la lumière pour ne pas injurier l’aurore
Il faut une attention princière pour saluer comme un devin la nuit de sang qui se retire
Il faut une grande misère pour ne plus mesurer le temps
Il convient de demeurer seul pour discerner dans le néant les traces de l’intelligible

Ayant survécu au cancer de très hautes mésalliances
dans les globules du silence se repose mon ombre
mon sang mon sang précieux mon sang spirituel
ayant limé ses dents
sur l’ébène des dissidences

Les traces de l’intelligible ou les restes de la conscience ?

Okuba

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