Plaisir d’un jour 85

– Le dandy des diaboliques –

La photo ne rend pas vraiment témoignage de l’invention de soi de Barbey d’Aurevilly en tant que dandy. Sans doute, ne percevons-nous plus les codes de la haute élégance tels qu’il se perpétuaient en 1882 ?
Toujours est-il que, à défaut de postérité esthétique, l’écrivain fantastique rode dans nos consciences si volages grâce à l’inoubliable recueil des Diaboliques. Celui qui a écrit cela peut se parer de tous les ponchos du monde, se retrancher dans le réactionnarisme le plus profond, abhorrer le moderne, cracher sur les passions et la République, il a tout de même aimé la langue, et fécondé l’imaginaire des troubles les plus innovants. N’écoutez jamais l’homme, qui fut un « formidable imbécile » écrivait Hugo, laissez palpiter le texte, lisez-le en plusieurs dimensions, dont celle du désir fou.

Débouclez-les, vos longs cheveux

Débouclez-les, vos longs cheveux de soie,
Passez vos mains sur leurs touffes d’anneaux,
Qui, réunis, empêchent qu’on ne voie
Vos longs cils bruns qui font vos yeux si beaux !
Lissez-les bien, puisque toutes pareilles
Négligemment deux boucles retombant
Roulent autour de vos blanches oreilles,
Comme autrefois, quand vous étiez enfant,
Quand vos seize ans ne vous avaient quittée
Pour s’en aller où tous nos ans s’en vont,
En nous laissant, dans la vie attristée,
Un cœur usé plus vite que le front !
Ah ! c’est alors que je vous imagine
Vous jetant toute aux bras de l’avenir,

Sans larme aux yeux et rien dans la poitrine…
Rien qui vous fît pleurer ou souvenir !

Ah ! de ce temps montrez-moi quelque chose
En vous coiffant comme alors vous étiez ;
Que je vous voie ainsi, que je repose
Sur vos seize ans mes yeux de pleurs mouillés…

A qui rêves-tu?

À qui rêves-tu si tu rêves,
Front bombé que j’adore et voudrais entr’ouvrir,
Entr’ouvrir d’un baiser pénétrant comme un glaive,
Pour voir si c’est à moi, — que tu fais tant souffrir !
O front idolâtré, mais fermé, — noir mystère,
Plus noir que ces yeux noirs qui font la Nuit en moi,
Et dont le sombre feu nourrit et désespère
L’amour affreux que j’ai pour toi !

Je n’ai su jamais si tu penses,
Si tu sens, — si ton cœur bat comme un autre cœur,
Et s’il est quelque chose au fond de ton silence
Obstinément gardé, cruellement boudeur !

Non ! je n’ai jamais su s’il était dans ton âme
Une place où plus tard pût naître un sentiment,
Ou si tu dois rester une enfant, quoique femme,
Une enfant ! pas même ! — un néant !

Un néant qui semble la vie !
Mais qui fait tout oser aux cœurs comme le mien ;
Car l’être inanimé qu’on aime, nous défie !
On brûlerait le marbre en l’aimant ! — Mais le rien ! !
Le rien vêtu d’un corps …

Je vivais sans cœur

Je vivais sans cœur, tu vivais sans flamme,
Incomplets, mais faits pour un sort plus beau ;
Tu pris de mes sens, je pris de ton âme,
Et tous deux ainsi nous nous partageâmes :
Mais c’est toi qui fis le meilleur cadeau !

Oui ! c’est toi, merci… C’est toi, sainte femme,
Qui m’as fait sentir le profond amour…
Je mis de ma nuit dans ta blancheur d’âme,
Mais toi, dans la mienne, as mis le grand jour !

Je tombais, tombais… Cet ange fidèle
Qui suit les cœurs purs ne me suivait pas…
Pour me soutenir me manquait son aile…
Mais Dieu m’entr’ouvrit ton cœur et tes bras !

Et j’aime tes bras… tes bras mieux qu’une aile ;
Car une aile, hélas ! sert à nous quitter :
L’ange ailé s’en va, lorsque Dieu l’appelle…
Tandis que des bras servent à rester !

Cherchez derrière le bigot, vous trouverez le luxurieux. C’est certainement le prix à payer pour l’extase terrestre… L’autre, un coup d’aile l’emporte si vite.

Okuba

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