Plaisir d’un jour 72

– Aux morts de mon pays –

Albert Bausil, qui fut le premier poète de Trénet, n’a guère laissé de souvenirs dans la mémoire collective. Sans doute parce qu’il fut régionaliste à un moment où cela n’était guère à la mode.
Ou bien parce qu’il persista dans le félibrige, alors que Mistral était mort.
On ne sait pas trop, et cela importe peu.

Bausil écrivait bien, et un souffle puissant coulait dans ses strophes, lui qui escaladait les monuments aux morts de Perpignan, ce centre mystique du monde, pour y déclamer des vers shakespeariens…

Vous n’aurez même pas de place au cimetière.

Vous êtes tombés, seuls, sur des champs inconnus.

Aucune main d’ami n’a fermé vos paupières.

On ne sait pas ce que vos corps sont devenus…

Quand Novembre viendra sur les grands jardins blêmes,

Quand la Toussaint fera tomber ses feuilles d’or,

Vos mères n’iront pas, avec des chrysanthèmes,

Pleurer devant la tombe où repose leur mort,Vous ne dormirez pas en terre catalane,

Près du petit chemin paisible où nous passons,

Et le vent familier qui berce les platanes

Ne vous bercera pas de sa bonne chanson.

Inconnus, confondus dans l’immense hécatombe,

Nul ne peut, maintenant, vous sauver de l’oubli.

Le glas ne sonne pas pour un soldat qui tombe,

Et c’est le soir venu qu’on vous ensevelit !…

Sans cercueil, sans adieu, sans larmes, sans prières,

Sans le dernier baiser de ceux que vous aimez,

Sans la petite croix où s’enroule le lierre,

Dans la nuit, par les bois, sous la fange, dormez…

Dormez ! Votre sommeil est beau comme une aurore.

Demain, les angélus du bonheur sonneront ;

Vous ne serez pas là pour voir les blés éclore,

Mais ce sont vos épis que nous moissonnerons !

Le monde avait besoin pour que tout s’accomplisse

De son sang le plus pur et le plus vigoureux.

Vous êtes la rançon de ce grand sacrifice,

Et c’est par vous que nos enfants seront heureux.

De ce sang répandu dans les sillons d’éteules,

De ce ferment sacré monte déjà la fleur,

Et les peuples, un jour, assis autour des meules,

Béniront la besogne obscure du semeur.

Et nous, les survivants de la grange et de l’aire,

Nous qui recueillerons aux champs de l’avenir,

Le prix de ces printemps et de ces ossuaires,

Nous ne t’oublierons pas, martyr !

Nous ne t’oublierons pas. Dans la plaine arrosée,

Quand nous verrons le grand retour de Messidor,

Nous nous rappellerons que c’est votre rosée

Qui fit épanouir pour nous la moisson d’or.

Nous ne t’oublierons pas. Car c’est avec ton rêve

Que nous entrons vivants dans la réalité,

Que nous reforgerons le soc avec le glaive,

Et que nous cueillerons demain le blé qui lève

Dans les champs rajeunis de la fraternité.

Un texte lourd, qui convient à notre époque sombre. Et qui porte, malgré tout, les bourgeons de l’espérance.

Okuba

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