D’un calvaire en résonance populaire, à Vence.

Chacun le sait… la Galerie “Les Mages” de Pierre & Madeleine Chave est un source toujours renouvelée d’émerveillements ; chaque exposition provoque chocs, étonnements, bonheurs, illustrant l’aphorisme : L’art, ça cloue le bec. Le fonds d’œuvres plastiques relève du Grand Bleu, il paraît insondable, de Michaux à Max Ernst en passant par Dubuffet ou Roux. Et tant d’autres.

Mais la librairie désormais installée au 12 (de la rue Isnard) présente également d’étonnantes et foisonnantes richesses à découvrir.

Je suis ainsi tombé sur un très singulier et percutant ouvrage : Pour la restauration du CALVAIRE DE VENCE.

Cet ouvrage est un point de perspective à partir duquel s’organise trois lignes de force : la présentation d’une œuvre populaire exceptionnelle, une analyse esthétique et une approche spirituelle.

INVENTAIRE : Par son site, son ermitage, sa chapelle majeure, ses oratoires et ses statues polychromes, l’ensemble du Calvaire de Vence est l’exemple unique en Provence de ce type d’art populaire et sacré.

La base est par ces mots installée. Il suffit de pousser la porte de la cathédrale de Vence -la plus petite de France- et gravir quelques marches pour découvrir l’intensité et la force de ce Calvaire, en quatorze stations, comme il se doit. Le bois est brut, la taille rude, et les couleurs viennent consolider l’impression trapue qui nous saisit de prime abord. Les propositions du “bel art” ne sont pas respectée : ici les mains sont trop longues, là il se trouve que la pose du personnage est difficile à concevoir. L’ensemble n’en est que plus saisissant. On chemine de station en station en étant percuté par l’émotion forte qui émane de ces bois taillés dans le sacré et qui ont traversé les siècles. En partant d’une foi sommaire, celle du charbonnier, celle du menuisier.

François Cali nous conduit au travers de cette œuvre avec une connaissance minutieuse de l’art religieux, de cet art populaire par excellence.

La genèse de l’œuvre est situé dans son contexte, son ascendance. Comment donner au peuple la somme de tant d’informations sur la mort de son Dieu ? Ce ne fut pas l’Eglise qui trouva la réponse mais le peuple lui-même : par un grand spectacle. Dérivés des drames liturgiques du Xème siècle, grossis de tout ce qu’avaient pu inventer moines, pèlerins, théologiens, scoliastes et mystiques, les Mystères de la Passion sont au XVème siècle d’énormes machines de théâtre mettant en œuvre, trois ou quatre jours durant, des centaines d’acteurs et de figurants sur la scène des parvis.

Une culture s’élabore donc par strates, qui travaille dans l’excès, l’émotionnel, le pathos. Les Mystères frappent de plein fouet l’imagination du public. Il semble que le Calvaire de Vence soit né de cette dramaturgie : Cette éloquence pathétique fit fureur pendant plus d’un siècle, vraisemblable qu’Antoine Gardelli, l’évêque de Vence, la pratiqua pour commenter un mystère de la Passion joué par les pénitents de la ville le Vendredi saint 1567.

Le livre repose ainsi sur des données historiques particulièrement détaillées et précises. Il nous invite à suivre la vie religieuse du peuple au cœur de Vence, dans ses soubresauts théâtralisés et ses charges affectives.


Dire la genèse de cet ensemble de sculptures et le situer dans l’Histoire relève d’une démarche d’ores et déjà particulièrement enrichissante, elle ne saurait cependant suffire à l’auteur.

Ceux qui écrivent le savent bien : si le sujet est essentiel, encore faut-il trouver un style qui soit à la hauteur ; une forme d’écriture qui rende compte du sujet en le transcendant.

Par son architecture, comme par sa facture verbale ce livre sait nous conduire au cœur d’un patrimoine artistique mais également au sein du message spirituel qui se trouve en lui.

La composition est linéaire, elle trace un chemin dont les pas sont calqués sur les quatorze stations. Le nombre n’est évidemment pas fortuit ; il est ponctué par une progression qui accompagne le Christ dans son entier Calvaire.

Chaque station est annoncée par un Trait. Le tracé est une fulgurance, un éclair dans la nuit, puis un clignotement installé dans la pensée du lecteur. Ainsi, avant la “Leçon 5” :
On lui enlève ses vêtements et le voilà nu devant la multitude, ses blessures rouvertes par les lambeaux qui adhèrent à la chair. C’est alors que Notre Dame peut pour la première fois contempler de près son Fils prisonnier et livré au supplice de la mort. Elle s’afflige au delà de toute expression, elle rougit de honte quand elle le voit absolument nu. Car on ne lui laissa pas même de ceinture. Elle se hâte donc, elle s’approche de son Fils, elle l’embrasse et lui ceint les reins du voile de sa tête…(selon Bonaventure, en ses Méditations sur la Passion, XIIIème siècle)

Point n’est besoin d’être croyant pour entrer dans ce texte, il suffit simplement d’aimer notre histoire et ce qui constitue notre mémoire populaire. De tels instants, de telles œuvres, une telle marche au travers des quatorze stations ont irrigué des millions d’âmes au gré des siècles. Nous en sommes les héritiers.

Pour nous permettre de mieux encore appréhender l’héritage l’auteur crée son texte en le constituant sur le mode musical. Chaque leçon commence par “Voici l’homme” et cette amorce est complétée par une variation autour du mot “sang”. Le livre se développe ainsi comme un ensemble psalmodié, et fait de chaque station une sorte de cantique émergeant des moments du Calvaire et des statues de bois peints.

La vie est fugace, et tout n’est que poursuite du vent. Mais nous ne sommes pas seuls. Nous portons en nous un héritage, et il suffit de regarder autour de nous pour en percevoir les réalisations concrètes.

Le Calvaire de Vence en témoigne, il nous vient de la foi mais il s’adresse à tous ceux et celles qui sont interpellés par le mystère de ce qui nous constitue. Et chaque citoyen qui s’interroge pourra y retrouver une source d’espoir.

Et l’intelligence historique comme la splendeur stylistique de François Cali sont de nature à nous révéler les richesses d’une ville, qui font écho à nos richesses intérieures.

Pour podio.fr
Yves Ughes

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