Plaisir d’un jour 65

– Ballades d’hier –

Christine de Pisan appartient à cette catégorie de poètes classiques dont l’on parle trop peu et qui sont les poétesses. Elles tiennent parfois le haut du pavé, mais forment surtout les bataillons de lettrés dont l’amour de la langue a tant besoin. Christine de Pisan était née à Venise, et elle fut en France l’une des premières femmes à vivre de sa plume. Nous étions alors au tout début du XVème siècle.

Voici deux ballades qui oscillent entre mélancolie et espoir, les deux mêmes noms de l’attente amoureuse.

Ne me vueilliez, doulce dame, escondire

Dame sanz per, ou tous biens sont assis,
A qui m’amour j’ay trestoute donnée,
Corps gracieux de doulz maintien rassis,
Belle beaulté doulcement atournée,
Que j’aim et craim plus qu’autre chose née

Apercevez que je n’ose
Parler a vous, ne conter mon martire;
Mais s’il m’esteut le dire a la parclose
Ne me vueilliez, doulce dame, escondire.

Car il a ja des ans bien près de six
Que j’ay en vous m’amour toute assenée,

N’oncques n’osay vous requerir mercis
Pour la paour que ne soiez tanée
De m’escouter, mais ne puis plus journée
La douleur qui est enclose
Dedens mon cuer endurer sanz le dire;
Mais se voyez que pour vous ne repose,
Ne me vueilliez, doulce dame, escondire.

Gentil cuer doulz, or soient adoulcis
Par vous mes maulz, et ma douleur sanée.

Car de plorer et plaindre je m’occis,
Ne je ne puis sanz mort passer l’année,
Se ma douleur n’est brief par vous finée.

Belle, plus fresche que rose,
Vo doulce amour demand que tant desire;
Et quant ne vueil ne requier autre chose,
Ne me vueilliez, doulce dame, escondire.

Dieux! que j’ay esté deceüe

Dieux! que j’ay esté deceüe
De cellui, dont je bien cuidoie
Qu’entierement s’amour fust moye!
A tart me suis aperceüe.

Or sçay je toute l’encloüre
Et comment il se gouvernoit;
Une autre amoit, j’en suis seüre,
Et si beau semblant me monstroit,

Que j’ay ferme creance eüe,
Qu’il ne desirast autre joye
Fors moy; mais temps est que je voie
La traïson qu’il m’a teüe;

Dieux! que j’ay esté deceüe!


Mais d’une chose l’asseüre,
Puis que je voy qu’il me deçoit,
Que jamais sa regardeüre,
Ne le semblant qu’il me monstroit,

Ne les bourdes dont m’a peüe,
Ne feront tant que je le croie;
Car oncques mais, se
Dieux me voie,
Ne fu tel traïson veüe.

Dieux! que j’ay esté deceüe!

Je me permets de signaler aux historiens la dernière ballade, eux qui se plaignent si fréquemment du manque de sources. Je n’en tire bien sûr aucun motif de gloire. Toujours est-il qu’au XVème siècle, les hommes décevaient les femmes. Hé oui !

Okuba

Ce contenu a été publié dans Rencontres sur la route, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *