Plaisir d’un jour 52

– Après –

Il y a des poètes de toute sorte, ceux qui s’émerveillent naturellement de tout, ceux qui se spécialisent dans un fantasme particulier, ou une forme littéraire. Siegfried Sassoon pour sa part est un poète de guerre, l’apocalypse des tranchées apporta à sa flamme créatrice une puissance nouvelle.
Dans ce monde déjanté, il puisa en lui les sources d’une énergie destructrice et quasi-suicidaire. Ses nombreux actes de bravoure lui valurent la Military cross et d’être surnommé Mad Jack par ses hommes. Je ne sais laquelle de ces distinctions lui convint le mieux. Toujours est-il qu’il jeta sa décoration dans la Mersey, la rivière des Beatles, en 1917.

As-tu déjà oublié ?…
Car les événements du monde se sont gâtés depuis ces jours bâillonnés,
Comme le trafic enregistré dans les rues à leur croisée :
Et le vide hanté de ton esprit s’est rempli de pensées qui réparent
Comme des nuages dans le paradis éclairé de la vie ; et tu es un homme en sursis de départ,
Avec de la joie à dépenser, prenant ta part paisible du Temps.
Mais le passé est toujours le même – et la guerre un jeu sanglant…

As-tu déjà oublié ?…
Baisse les yeux, et jure par le massacre de la Guerre que tu n’oublieras jamais.

Te rappelles-tu les mois sombres où tu tenais le secteur de Mamets –
Les nuits où tu surveillais et barbelais et creusais et empilais des sacs de sable sur les parapets ?
Te rappelles-tu les rats ; et la puanteur
Des cadavres pourrissants devant la première ligne en éclaireurs –
Et l’aube venant, sale et blanche, et le froid d’une pluie désespérée ?
T’es-tu jamais arrêté pour te demander, ‘Cela va-t-il durer à jamais ?’

Te rappelles-tu cette heure de vacarme avant l’attaque –
Et la colère, la compassion aveugle qui te saisissait et te secouait alors
Tandis que tu scrutais le visage de tes hommes, hagard et condamné à mort ?
Te rappelles-tu les civières revenant en flash-back
Avec les yeux mourants et les têtes dodelinantes – gris de cendre
Les masques de ces jeunes gens qui autrefois avaient été vifs et joyeux et tendres ?

As-tu déjà oublié ?…
Lève les yeux, et jure par le vert du printemps que tu n’oublieras jamais.

J’ai essayé dans cette traduction à ma façon de conserver la rime suivie, très simple, l’efficacité du poème tenant tout entier dans sa force émotionnelle. Cioran a écrit que ceux qui reviennent de l’enfer, ne peuvent pas parler. Et c’est souvent vrai. Et, puis il y a des hommes qui Sassoon, qui explosent.

Okuba

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