Plaisir d’un jour 49

– Épitafe de François Rabelais –

Lorsque de grands esprits se rencontrent et font commerce, ainsi que le permet la bibliothèque d’un honnête homme, ils se découvrent des affinités parfois insoupçonnables. Ainsi de cet épitaphe d’un poète qui symbolisa la délicatesse envers un médecin qui éleva la goinfrerie au rang d’un très bel art. La rose au service du vin et des rôts en quelque sorte.

Si d’un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Se fait de la corruption,
Une vigne prendra naissance
De l’estomac et de la pance
Du bon Rabelais, qui boivoit
Tousjours ce pendant qu’il vivoit
La fosse de sa grande gueule
Eust plus beu de vin toute seule
(L’epuisant du nez en deus cous)
Qu’un porc ne hume de lait dous,
Qu’Iris de fleuves, ne qu’encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l’a veus
Tant fût-il matin, qu’il n’eut beu,
Et jamais au soir la nuit noire
Tant fut tard, ne l’a veu sans boire.
Car, alteré, sans nul sejour
Le gallant boivoit nuit et jour.
Mais quand l’ardante Canicule
Ramenoit la saison qui brule,
Demi-nus se troussoit les bras,
Et se couchoit tout plat à bas
Sur la jonchée, entre les taces :
Et parmi des escuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Alloit dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en sa fange
Puis ivre chantoit la louange
De son ami le bon Bacus,
Comme sous lui furent vaincus
Les Thébains, et comme sa mere
Trop chaudement receut son pere,
Qui en lieu de faire cela
Las ! toute vive la brula.
Il chantoit la grande massue,
Et la jument de Gargantüe,
Son fils Panurge, et les païs
Des Papimanes ébaïs :
Et chantoit les Iles Hieres
Et frere Jan des autonnieres,
Et d’Episteme les combas :
Mais la mort qui ne boivoit pas
Tira le beuveur de ce monde,
Et ores le fait boire en l’onde
Qui fuit trouble dans le giron
Du large fleuve d’Acheron.
Or toi quiconques sois qui passes
Sur sa fosse repen des taces,
Repen du bril, et des flacons,
Des cervelas et des jambons,
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son ame,
Il les aime mieux que les Lis,
Tant soient-ils fraichement cueillis.

Ou plus fondamentalement, l’hommage d’un homme à un autre, qui avait comme lui connu les soirées studieuses sous la bougie, et les méditations intenses et si peu fructueuses à la recherche d’un mot qui conviendrait, et ce réveil empli d’énergie et de vocabulaire qu’il faut tout de suite insérer dans l’encre sépia des manuscrits. Les poètes savent cela, car cela fait partie du métier, cela fait partie de tout ce qui ne se voit pas.
Les Lis pour les amateurs.

Okuba

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