Plaisir d’un jour 44

– Hiver –

Hasard de la vie, Édouard Glissant est le portrait craché d’un ami disparu, un colosse tendre et inventif, qui croyait en la langue corse. Glissant croit dans la langue française ; il a su, lui, le post-colonialiste, trouver dans la langue des esclavagistes l’arme même de la pensée militante.
La poésie n’est que l’un des chemins de son cœur qui mène vers la liberté : il y a mis toute sa puissance intellectuelle, toute sa vie affective, et le cyclone qui se forme nous entraîne bien loin de nos vies réglementées.
Il faut des hommes comme cela pour que l’humanisme prenne son sens véritable.

J’arriverai le soir dans une chambre chaude — et
Tu y seras brûlante et douce.


Quand le merle sifflait dans l’herbe et que le vent
Rongeait d’éternité les pierres de nos gros murs,
C’était pour nous la fête et tout s’accomplissait.


Nous connaissions le temps,
Pour avoir attendu avec l’eau sous la terre
Et nous savions
Le façonner autour de nous comme le temple
Et qu’il résonne de notre cri.
Plus tard le cours des jours et la terrible absence
Et te porter encore,
Pesant de tout le poids
Des lieux vacants de toi.
Te porter plaie brûlante ouverte sur la ville
Et craindre.


Mais maintenant le temps
S’incurve autour de nous
Et toi présente.
Les vagues de la joie, le chant


Comme des pierres délivrées,
Le sourire
Ou plutôt l’obole des visages,
Et l’aventure
De tant s’aimer.
Toute fête a ses cris et nous avions les nôtres.
Puisqu’ils pouvaient enfin
Avoir passage dans la gorge
Et trouver l’air, emplir
Un coin de chambre, un pli de drap,
Ce n’était pas pour dire ou appeler,
C’était nos corps pressés d’aller plus loin encore,


D’arriver quelque part où plus rien ne se crie.

Mais non! La terre… La terre où tout se joue,
La terre chargée de nous.
Dehors le merle et sa chanson
Sont avec nous.

L’effort des céréales et l’eau des frondaisons,
L’offre impudique des chemins
Et tant de bois.

Mais nous ne pourrons pas, comme j’aurais voulu,

Être un jour avalés par la carrière ouverte
Et descendre dormir à jamais dans la terre
Auprès des eaux profondes, sans lumière,
Chair contre chair, chaude contre le froid.

Dormir en caressant parfois le flanc de l’autre,
Quand le jaune se fait présent comme d’un fruit,
Devant les yeux fermés, dans le cerne de nuit,
Puis se serrer plus fort contre l’autre
Et sourire

Ils n’étaient même pas francs comme des couteaux,
Ou des gueules levées sur vous pleines de dents,
Tous les touchers de la menace.
Ils n’avaient de visage que celui
Qu’ils te donnaient, fragile,
Autre déjà, presque livrée.

Il n’y avait bataille qu’en tes yeux
Agrandis, mais ne voyant plus
Vers le dehors — accaparés —
Voulant me voir et me savoir et ne pouvant,
Moi comme un fauve fou à la force inutile,
Trop pesant pour la lutte étrangère à ma rage,
Ailleurs, où tu retournais donc parfois.

Ils venaient de la force
Qui a pouvoir, dictée des lois, qui a les armes

Et tant de corps mécanisés.


Et nous, de nous savoir
Brasier pur et bonté pour les temps à venir,
D’avoir à nous tes yeux où les fauves les plus mornes
Ne seraient pas venus sans se réconcilier,

Nous n’en étions pas moins cernés
Hors la puissance : bons pour subir.


Ils t’auront pris tes jours, tes songes, tes sueurs,
Lassé tes yeux, courbé ton corps
D’arbuste brave,
Comme aux beaux jours,
La grisaille démente d’octobre.

D’autres étaient précis comme des maladies,
Avaient presque visage au dehors de la chambre
Et tout le poids de la bêtise.

Le poids de la bêtise nous écrasera-t-il tous ?

Okuba


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