Plaisir d’un jour 43

– O nuit, nuit douloureuse –

On sait finalement peu de choses de Chénier, sinon qu’il fut décapité par la Révolution, ce qui est un peu court jeune homme pour prétendre à la bonne société des lettres. Il était né à Constantinople, pays de la licence poétique, s’il en est, capitale aux traditions plus qu’amphigouriques, fut élevé à Carcassonne, place forte de l’Occitanie chantée, il ne pouvait à Paris que devenir lui-même chantre de l’Hellénisme.
Contempteur des royalistes, il eut le malheur de se piquer de politique, et surtout de prendre Robespierre pour ennemi, au moment où il ne le fallait pas.

Ô nuit, nuit

douloureuse! ô toi, tardive aurore,
Viens-tu ? vas-tu venir ? es-tu bien loin encore ?
Ah ! tantôt sur un flanc, puis sur l’autre, au hasard
Je me tourne et m’agite, et ne peux nulle part
Trouver que l’insomnie amère, impatiente.
Qu’un malaise inquiet et qu’une fièvre ardente.
Tu dors, belle
D’.z.. ; c’est toi, c’est mon amour
Qui retient ma paupière ouverte jusqu’au jour.
Si tu l’avais voulu.
Dieux ! cette nuit cruelle
Aurait pu s’écouler plus rapide et plus belle.
Mon âme comme un songe autour de ton sommeil
Voltige.
En me lisant demain à ton réveil.


Tu verras, comme toi, si mon cœur est paisible.
J ai soulevé pour toi sur ma couche pénible
Ma tête appesantie ; assis, et plein de toi.
Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi
Me voit, en sons plaintifs et mêlés de caresses.
Verser sur le papier mon cœur et mes tendresses.
Tu dors, belle
D’.z.., tes beaux yeux sont fermés.
Ton haleine de rose aux soupirs embaumés
Entrouvre mollement tes deux lèvres vermeilles.


Mais si je me trompais !
Dieux ! ô
Dieux ! si tu veilles !
Et si quand loin de toi j’endure le tourment
D’une insomnie amère, aux bras d’un autre amant
Pour toi de cette nuit qui s’échappe trop vite
Une douce insomnie embellissait la fuite!


Dieu d’oubli, viens fermer mes yeux.
O
Dieu de paix.
Sommeil, viens, fallût-il les fermer pour jamais.
Un autre dans ses bras ! à douloureux outrage !
Un autre! ô honte! ô mort! ô désespoir! ô rage!
Malheureux insensé! pourquoi, pourquoi les
Dieux À juger la beauté formèrent-ils mes yeux?
Pourquoi cette âme faible et si molle aux blessures
De ces regards féconds en douces impostures ?
Une amante moins belle aime mieux, et du moins,
Humble et timide, à plaire elle met tous ses soins ;
Elle est tendre ; elle a peur de pleurer votre absence ;
Fidèle, peu d’amants attaquent sa constance ;
Et son égale humeur, sa facile gaîté.
L’habitude, à son front tiennent lieu de beauté.
Mais celle qui partout fait conquête nouvelle.
Celle qu’on ne voit point sans dire :


« Oh ! qu’elle est belle ! »
Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l’amour,
Souveraine au milieu d’une tremblante cour.
Dans son léger caprice inégale et soudaine,
Tendre et douce aujourd’hui, demain froide et hautaine.
Si quelqu un se dérobe à ses enchantements.
Qu’est-ce enfin qu’un de moins dans ce peuple d’amants?


On brigue ses regards, elle s’aime et s’admire,
Et ne connaît d’amour que celui qu’elle inspire.
Et puis pour qui l’adore, inquiétudes, pleurs.
Soupçons et jalousie et nocturnes terreurs.
Quand il tremble, de loin, qu’un séducteur habile
Vienne et la sollicite et la trouve docile.
Mais que pouvais-je, hélas!
Et dois-je me blâmer? ô
D’.z.., je t’ai vue, il fallait bien t’aimer.
Il fallait bien,
D’.z.., que ma
Muse enflammée
Chantât pour caresser ma belle bien-aimée.


Elle pleure à tes pieds, les yeux pleins de langueur :
Puisse-t-elle à mes feux intéresser ton cœur!

Je n’ai pas retrouvé à qui correspondent les initiales de la bien-aimée, et je laisse le soin aux podiophiles holmésiens de nous éclairer au plus vite.

Okuba

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