Plaisir d’un jour 42

– Roland furieux –

En parlant de géant ignoré à propos d’Auden, je songeais l’autre jour à l’incroyable oubli dans lequel est tombée la tentative de l’Arioste de reconstruire l’Illiade et l’Odyssée en une seule somme, à savoir le monumental Roland furieux. Récit épique et visionnaire, qui tient du roman de chevalerie initiatique autant que du manifeste féministe, son succès fut immédiat et continu. On dit que les bergers corses du XVIIIe siècle en récitaient des pages entières, le soir à la veillée, tant le texte les avait marqués de son emprise.
Je prends ici un extrait au hasard dans les première pages, pour montrer la fluidité du style et son indéniable dynamisme. L’Arioste, contemporain de Rabelais, ne visait certainement pas les mêmes cibles, mais son écriture brillante et rapide n’a rien à envier au brio du Français.

« Au bord de la rivière se trouvait Ferragus, plein de sueur et tout poudreux. Hors de la bataille, l’avait poussé un grand désir de boire et de se reposer. Puis, malgré lui, il s’était arrêté là, parce qu’avide et pressé de goûter à l’eau, il avait laissé tomber son casque dans le fleuve et n’avait pas encore pu le ravoir.

Aussi fort qu’elle pouvait, la donzelle épouvantée s’en venait criant. À cette voix le Sarrasin saute sur la rive et la regarde au visage ; et aussitôt qu’elle arrive il la reconnaît, bien que pâle et troublée de crainte, et que depuis de longs jours il n’en eût pas eu de nouvelles, pour être sans doute la belle Angélique.

Et comme il était courtois, et qu’il n’en avait peut-être pas moins le cœur allumé que les deux cousins, il lui donna toute l’aide qu’il pouvait. Aussi courageux et hardi que s’il eût eu son casque, il tira l’épée, et, menaçant, courut sur Renaud qui l’attendait sans peur.

Plusieurs fois déjà, ils s’étaient non pas seulement vus, mais reconnus à l’épreuve de leurs armes.

Là, ils commencèrent une cruelle bataille, à pied comme ils étaient, avec leurs glaives nus. Non seulement les plaques et les mailles de leurs armures, mais même des enclumes n’auraient pas résisté à leurs coups. Or, pendant qu’ainsi l’un contre l’autre travaille, le palefroi poursuit son chemin, car Angélique, autant qu’elle peut donner de l’éperon, le chasse à travers le bois et la campagne.

Après que les deux guerriers se furent longtemps fatigués en vain pour s’abattre réciproquement, tous les deux étant de forces égales les armes en mains et non moins habiles l’un que l’autre, le seigneur de Montauban fut le premier qui parla au chevalier d’Espagne, comme quelqu’un qui a dans le cœur tant de feu qu’il en brûle tout entier, et ne trouve pas le temps de l’exhaler.

Il dit au païen : « Tu auras cru nuire à moi seul, et pourtant tu te seras nui à toi-même avec moi. Si tout cela arrive parce que les rayons fulgurants du nouveau soleil t’ont allumé la poitrine, quel bénéfice auras-tu de me retarder ici ? Quand bien même tu m’aurais mort ou prisonnier, la belle dame n’en serait pas plus à toi, car pendant que nous nous attardons, elle va son chemin. »

Cette capacité donnée aux combattants valeureux de se parler me semble se marier opportunément avec les festivités de Pâques. Même si Anouilh pensait que « l’amertume, c’est de la profondeur à bon marché », l’Arioste démontre sans cesse qu’il n’est pas toujours utile de désespérer.

Okuba

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