Plaisir d’un jour 38

Sur la mort du jeune roi Henri –

Bertran de Born, était troubadour et seigneur, mais de rang mineur toutefois puisqu’il était vavasseur, c’est-à-dire vassal d’un vassal. Il vécut au XIIème siècle, époque de l’amour chanté et de la guerre, qui en est la forme plus ardue. Il combattit aux côtés de Richard Cœur de Lion qu’il ne goûtait guère. Hélas, les lois de la diplomatie obligent à la bassesse, quand on n’a pas assez d’armée.
D’où la causticité de ses poésies, souvent satiriques de manière féroce. Il marqua les générations, puisque Dante le plaça dans son enfer tenant sa tête coupée à la main, décapité pour avoir séparé le père du fils par ses « encouragements mauvais ». Henrich Heine, Ezra Pound, Aragon, Auster… Il fait partie de ces auteurs que les auteurs retiennent.

Si tous les deuils, les larmes, les chagrins,
Et les douleurs, dommages et misères
Qu’on ait ouïs en ce siècle dolent

Étaient ensemble ils paraîtraient légers
Près de la mort du jeune roi anglais.
Prix et
Jeunesse en restent douloureux,
Le monde aussi, obscur et ténébreux.
Privé de joie, plein de pleurs et colère.

Tristes, dolents, débordants de chagrin
Sont demeurés les courtois soudoyers,
Les troubadours et jongleurs avenants.
La
Mort leur fut trop terrible guerrier
Qui leur ravit le jeune roi anglais
Près de qui sont avides les plus larges.
Devant ce mal en ce siècle ne fut
Ni ne sera plus grand cri de colère.

Farouche mort tout emplie de chagrin
Vante-toi donc, hélas, tu nous as pris
Le chevalier le meilleur de ce monde.
Car il n’est rien de précieux et grand prix
Qui ne fût tout au jeune roi anglais.
Mieux eut valu, si
Dieu choyait raison
Qu’il vécût, lui, plutôt que maints fâcheux
Qui font aux braves et malheurs et misères.

En ce bas siècle où prospère chagrin.
Tout amour fuit, toute joie est mensonge
Car il n’est rien qui ne s’y change en mal.
Tout bien déchoit, plus aujourd’hui qu’hier.
Inspirons-nous du jeune roi anglais,
Le plus vaillant, le plus noble du monde.
II est parti, son beau corps amoureux,
Ne nous laissant que douleur et colère !

À qui voulut dans notre grand chagrin
Venir au monde et nous tirer de peine,
Et souffrir mort pour notre sauvement, À vous.
Seigneur, le
Juste et le
Clément,
Nous remettons le jeune roi anglais.
Veuillez,
Seigneur, lui accorder
Pardon
Et l’accueillir parmi bons compagnons
Là où jamais ne fut deuil ni colère.

On sait, depuis Allais, que le poète réussira s’il perd ses vers, mais qu’en est-il de celui qui perd sa tête ? N’est-ce pas un tourment obligé ?

Okuba

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