Plaisir d’un jour 34

– Soir de bataille –

Ce que j’aime chez José-Maria de Heredia, c’est cette anecdote ou bien cette légende, qui veut qu’il fut supplié par ses amis de coucher enfin sur le papier ces poésies qu’il déclamait avec tant d’élégance dans les salons parisiens. Cet homme cultivé et sensible n’avait guère le sens du commerce, ou bien il se dépréciait lui-même, ne se sentant en rien capable d’égaler Leconte de l’Isle, le maître qu’il avait adopté en son for intérieur.

Le choc avait été très rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor dans l’air où vibraient leurs voix fortes
La chaleur du carnage et ses acres parfums.

D’un œil morne, comptant leurs compagnons défunts,
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes ;
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C’est alors qu’apparut, tout hérissé de flèches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,
Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare,
Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant.

Les Trophées parurent en 1883, donnant enfin à un public plus nombreux le plaisir de connaître l’œuvre ciselée et puissante de ce maître du Parnasse si discret. Heredia y élevait l’art du sonnet à un degré de maîtrise quasiment effrayant, et Valery vit en lui le Conquistador de la poésie française.

Okuba

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