Lamentations de la vieille femme de Beare

La déploration du temps qui passe et flétrit la beauté des roses ou celle des femmes, est un thème désormais convenu de la poésie lyrique. Qu’il s’agisse de profiter le plus possible de ce temps, comme le conseilla Ronsard « Cueillez, cueillez votre jeunesse : / Comme à cette fleur la vieillesse / Fera ternir votre beauté. » ou, plus cruellement, de faire peur pour obtenir des faveurs – ce que fit Corneille dans les Stances à Marquise « On m’a vu ce que vous êtes ; / Vous serez ce que je suis » – le motif se présente souvent comme un sous-thème de la poésie amoureuse. Or les Lamentations de la vieille femme de Beare sont, à ce point de vue, très originales et d’une grande modernité : le corps se dit, sans cliché, et, surtout, sans repentir, sans morale : comme prêt à tout revivre à l’image des vagues qui se succèdent.
Cet anonyme irlandais du VIIIe / IXe siècle a probablement été écrit par une femme car, nous apprend la si éclairante préface de Jean-Yves Bériou, même après l’introduction du christianisme, les Irlandaises ont, au moins jusqu’à l’époque médiévale, bénéficié de « l’absence d’asservissement [des femmes] dans les sociétés celtiques, aux tendances fortement gynécocratiques, à la grande différence du monde méditerranéen […] »

Osseux et décharnés,
regardez-les, mes bras,
ils ne sont plus dignes, je le sais,
d’enlacer les hommes jeunes et beaux.
[…]
Le miel de mes paroles a séché ;
à mes noces, plus de bélier égorgé ;
ma chevelure est éparse et grise,
peu importe le haillon qui la couvre.

Pourquoi m’attristerai-je
d’un voile blanc sur ma tête ?
J’en eus tant, des châles de toutes teintes,
au temps où nous buvions de la bonne bière.
[…]
J’ai brûlé ma jeunesse, ce fut une naissance,
et je ne regrette rien, j’ai tout voulu ;
derrière les haies, ma cape tant de fois j’ai étendue :
sagesse ou pas, les capes s’usent à la fin.
[…]
Toutes ces vagues, celles du flux,
et les suivantes du reflux,
toutes me sont venues,
je les reconnais toutes.

À peu près à la même époque, dans un archipel d’îles de l’autre côté du monde, une femme, Sei Shônagon, dans une société aux mœurs de cour autrement plus codifiés et précieux, fera la liste des « Choses qui ne font que passer » ou celles des « Choses dont on néglige souvent la fin », des « Choses que l’on ne peut comparer », etc. Des écritures féminines – d’orient et d’occident – loin de nous par le temps mais si proches par l’expression personnelle et immanente de leurs émotions…

Lamentations de la vieille femme de Beare, anonyme du VIIIe / IXe siècle, traduit de l’irlandais médiéval par Derry O’Sullivan, Jean-Yves Bériou & Martine Joulia, L’Escampette
Sei Shônagon, Notes de chevet, traduction du japonais et commentaires par André Beaujard, Gallimard / Unesco

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