Plaisir d’un jour 23

Arnaut chante, aime et ne dit rien de trop –

A peine plus d’un siècle après le chant de Khayyam, en sa Perse lointaine, Daniel Arnaut musait, dans les vallées de Riberac, troubadour célèbre et plus que virtuose, dont je ne peux ici qu’effleurer la prose, en une tentative de recomposition.

« En haut et en bas, entre les premières feuilles,
sont parées à neuf de fleurs les rameaux des rangées d’arbres
et nul oiseau ne tait son bec ni son gosier,
mais chacun crie et chante
à sa façon.
Pour la joie que j’éprouve d’eux et de la saison,
je chante ; car l’amour m’assaille
par qui sont accordés les paroles à la mélodie.

Je rends grâce de cela à Dieu et à mes yeux ;
par la connaissance qu’ils eurent m’est venue
une Joie qui aussitôt détruit et terrasse
le chagrin et la honte que j’en ai eus naguère.

Maintenant, je suis debout.
Que les autres paressent encore,
mû par l’Amour dont je suis fidèle et ferme servant ;
car avec celle qui à mon coeur agrée le plus
je suis lié par une solide corde.

Merci Amour, qui maintenant m’accueille.
Tard me fut, mais en gré. je le prends
Car, si en moi brûle la moelle de mes os,

je ne veux pas que le feu s’éteigne.
Mais je reste bouche close
Étant certaines gens
qui devant la joie d’autrui poussent de longs gémissements ;
et qu’il ait un abcès à la bouche
celui qui rompt son accord avec Elle. »

Je regrette de ne pouvoir rendre davantage les rythmes et les tonalités de la langue d’oc, mais je fais confiance au lecteur habitué de la poésie, car il sait autant imaginer qu’entendre.
Le secret de la poésie galante est de taire le nom de l’aimée (bouche cuite disent les Italiens en une formule étrange, qui renvoie à la gastronomie, je l’espère, plutôt qu’à l’art judiciaire médiéval). Sans doute, faut-il concevoir que pour l’époque, foi et fidélité dérivent ici d’un sens premier, quasi mystique. Aragon, qui vit en Arnaut le premier chantre français de la divinité féminine, y puisa la tonalité grave et légère à la fois, enrichie par une versification complexe, sans user pour autant de mots savants ou cuistres.

Ne jamais rien dire de trop, une certaine définition de l’élégance.

Okuba

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