Plaisir d’un jour 21

Mon ami Olivier Negroni, grand viveur devant l’Éternel, m’avait fait présent, il y a tant d’années déjà, des quatrains d’Omar Khayyam. Éblouissement, bien sûr, et consternation ensuite devant la ridicule compartimentation des études de littérature en France. Des mondes entiers échappent à notre connaissance.

« Quelle chose plus belle que la pensée du vin et de la coupe ?
Voyons ce qu’à la fin il en sera !

Combien de temps notre cœur doit se soucier de nos jours sans durée ?
Suppose que le cœur ni les jours n’existent, qu’arrivera-t-il ?

Dis à l’oiseau chétif de se soucier de lui-même, car sur lui
La miséricorde du Poseur de piège que sera-t-elle !

Prends du vin, ne te soucie pas ni n’écoute le conseil du moutonnier.
Les mots des gens ordinaires, que vaudront-ils ?

Le fruit de ta peine, mieux vaut le dépenser à ton gré,
Sais-tu enfin ce qui arrivera contre ton gré ?

La nuit dernière le Maître de la taverne déchiffrait une énigme
Dans les lignes de la coupe, pour savoir quelle sera notre fin !

J’ai dévoyé le cœur de Hâfez avec tambourin, harpe et chant de ghazal.
Ma rétribution, moi l’infâme, voyons ce qu’elle sera ! »


(Hafez de Shiraz)

Hafez de Shiraz, dont on ne sait pas grand chose, comme de tous les très grands hommes, est l’un des épigones de Khayyam, tout autant attaché que son maître à chanter la dive bouteille. Passent dans ces vers apparemment joyeux les grandes angoisses qui pèsent sur toutes les existence. Si l’on a pu considérer la philosophie comme la consolation de l’âme, la poésie de Hafez accepte déjà le fait que rien n’est important, pas même le soin de son âme, et que la vanité dernière est de se croire important.

Buvons, conclurait Rabelais.

Okuba

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