Plaisir d’un jour 19

– Paquebot –

De Jules Supervielle, poète transatlantique, divorcé entre son Uruguay natal et son Paris adoptif, cette invitation au voyage. Ce qui compte c’est le chemin, disait Kafka, entraîné lui-même sur une grande roue interne.

« L’Atlantique est là qui, de toutes parts, s’est généralisé depuis quinze jours, avec son sel et son odeur vieille comme le monde, qui couve, marque les choses du bord, s’allonge dans la chambre
de chauffe, rôde dans

la soute au charbon, enveloppe ce bruit de forge, s’annexe sa flamme

si terrestre, entre dans toutes les cabines,

monte au fumoir, se mêlant aux jeux de cartes, se faufilant entre chaque carte, si bien que tout le navire, et même les lettres qui sont dans les enveloppes

cinq fois cachetées de rouge au fond des sacs

postaux, tout baigne dans une buée, dans une confirmation

marine, comme ce petit oiseau des îles dans sa cage des îles.

La voici la face de l’Atlantique dans cette grande pièce carrée si fière de ses angles en pleine mer,

ce salon où tout feint l’aplomb et l’air solidement attaché

de graves meubles sur le continent,

mais souffre d’un tremblement maritime

ou d’une quiétude suspecte,

même la lourde cheminée avec ses fausses bûches

éclairées à l’électricité qui joue la cheminée de château assise en terre depuis

des siècles.

Que prétend ce calendrier, fixé, encadré, et qui sévèrement annonce samedi 17 juillet,

ce journal acheté à la dernière escale et qui donne des nouvelles des peuples,

ce vieux billet de tramway retrouvé dans ma poche et qui me propose de renouer avec la

Ville?

Que témoignent toutes ces têtes autour de moi,

tous ces agglomérés humains, qui vont et viennent sur le pont de bois en buvant

entre ciel et vagues, promenant leur bilan mortel,

leurs chansons qui font ici des couacs aigrelets, et prétendent qu’il faudrait à cette mer qui prend

toujours et se refuse, quelques cubes en pierre de taille avec fenêtres et

pots de géranium, un coteau dominé par la gare d’un funiculaire et

un drapeau tandis que sur le côté,

des recrues marcheraient une, deux, une, deux, sur un terrain de manœuvre.

Mais sait-elle même qu’il existe l’homme qui fume ces cigares

accoudé au bastingage,

le sait-elle, la mer, cette aveugle de naissance, qui n’a pas compris encore ce que c’est qu’un noyé et le tourne et le retourne sous ses interrogations? »

Ce qui compte, c’est le temps pendant lequel on prend conscience du temps.

Okuba

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