Accomplir la vérité qui est celle du soleil

Albert Camus
Noces à Tipaza
(Texte 3) – (à suivre)

Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Étreindre un corps de femme, c’est aussi contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine des soupirs de la mur et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La bris est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant, on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon cœur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun manque : il me suffit d’apprendre particulièrement la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre.

Albert Camus. Bibliothèque de la Pléiade. Volume 1.

Ce contenu a été publié dans Rencontres sur la route, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *