Albert Camus, l’antidote solaire

– Petit prologue pour une belle suite –

Nous l’avons vu avec Jean Giono et son Hussard : les temps d’épidémie développent un virus comportemental tout aussi toxique : celui de la peur. Il génère la petitesse, le rabougrissement, le repliement sur les craintes enkystées.

Les auteurs solaires sont l’antidote.

Giono prône l’allant et la confiance, la volonté et le goût de la polenta et les volutes des cigares.
Albert Camus ancre sa pensée et sa relation au monde dans l’intensité méditerranéenne. Elle est source d’espoir et de bonheurs sensoriels, sensuels. Nous vous proposons coup sur coup trois textes de Noces. 

Albert Camus
Noces à Tipaza
(Texte 1) – (à suivre)

Que d’heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d’accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde. Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d’insectes somnolents, j’ouvre les yeux et mon cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est , de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l’échine solide du Chenoua, mon coeur se calmait d’une étrange certitude. J’apprenais à respirer, je m’intégrais et m’accomplissais. Je gravissais l’un après l’autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d’où l’on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. Comme aussi cette basilique sur la colline Est : elle a gardé ses murs et dans ce grand rayon autour d’elle s’alignent des sarcophages exhumés, pour la plupart à peine issus de la terre dont ils participent encore. Ils ont contenu des morts : pour le moment il y pousse des sauges et des ravenelles. La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais chaque fois qu’on regarde par une ouverture, c’est la mélodie du monde qui parvient jusqu’à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres. La colline qui supporte la Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace.

Albert Camus. Bibliothèque de la Pléiade. Volume 1, p. 108-109

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