Plaisir d’un jour 14

– Quand Hemingway buvait des mojitos –

Quand Sinclair Lewis a débarqué à la Havane en 1942, alors auréolé d’un prix Nobel de littérature, aujourd’hui bien oublié, il a été favorablement impressionné par la vie culturelle de la capitale cubaine. Virgilio Piñera était alors tout jeune homme, mais déjà pourvu d’une réputation flatteuse.

Ce docteur en philosophie, qui allait traduire par la suite Witold Gombrowicz, tiens tiens, venait d’écrire une première pièce, Electra Garrigo. L’avenir lui semblait radieux, et bien sûr il l’irradia, tant la conjuration des crétins, à Cuba comme ailleurs, veille systématiquement.

De cet auteur inclassé, assez difficile à retrouver sur internet, j’ai adapté de l’américain (my spanish is poor) ce texte. Les podiophiles curieux, pléonasme je le concède, trouveront certainement mieux.

Poème à déclamer au milieu d’un long silence

« Se peut-il qu’ils aillent pour tuer ?
Perceront-ils le cœur à l’aide d’un immense couteau ?
Et du scalpel le plus aiguisé videront-ils les yeux ?
Et par le ciseau d’acier le plus dur briseront-ils le crâne ?
Et par le plus marteau des marteaux pulvériseront-ils les os ?

Se peut-il que sur la table érotique
– table du sexe, table de l’amour –
Mon amour, toi et moi,
surpris une nuit,
ton cœur ait parlé,
alors que tu étais sous mon sang ?
Cela peut-il être le même qu’autrefois
quand ce n’était qu’un serment, et même plus encor,
ton travail, ta parole saignait,
trempée par le parfum doux des baisers,
afin de ne pas nier, d’être un indivisible ?
Et peut-on croire aussi aveuglément,
si aveuglément, que tous les soleils deviennent noirs à jamais,
tandis que l’âme voyage dans les ténèbres ?
Se peut-il qu’il n’y ait jamais eu d’âme malgré les vagues de musique que nous avons créées ?
Que cette âme n’ait jamais été, bien que tu aies pu être cette âme un instant ?
Rappelles-toi cet instant où tu as été une âme et où tu m’as adoré,
jute avant que ton propre monstre ne survienne brusquement
pour te remporter à la place où tu devais te tenir en tant que corps
et en tant qu’être ?

Se peut-il qu’après tu ne sois plus,
quand ne pas être signifie simplement un tas de baisers desséchés,
tu seras en tant que non-être, au lieu d’être l’amour ?
 »

Pendant ce temps, indifférent à tout ce qui n’était pas la pêche au gros et les chiquitas, Hemingway buvait des mojitos.

Okuba

Ce contenu a été publié dans Rencontres sur la route, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *