Plaisir d’un jour 13

– OFFRANDE –

Rien n’est plus complexe, contrairement à ce que l’on peut lire rapidement, que le trio infernal constitué par Anne de Noailles, alors poétesse en vogue, Jean Cocteau prodige hallucinant issu tout armé et rebiffant de la Belle époque si voluptueuse, et Marcel Proust, reclus volontaire (il pourra nous dire tant du confinement) et alors tombé en désuétude mondaine. Il avait terminé de proustifier, de féliciter et flagorner les cercles aristocratiques, s’étant aperçu lors de l’affaire Dreyfus qu’il n’était qu’une persona grata (à peine), et non pas un membre essentiel du groupe.

Proust rêvait de rencontrer Noailles, elle habitait si près de lui, mais Cocteau qui servait d’intermédiaire virevoltant entre ces deux mondes alors séparés ne répondait pas à ses demandes. Pis, avec Anna, ils se moquaient de ce snob décati, tout en consommant moult produits exotiques.

L’écrivain et la poétesse devaient toutefois se rencontrer plus tard, lorsque leurs gloires respectives auraient connu, au fil des années, des trajectoires inverses. Le recueil Éblouissements fut l’une de ces occasions, tant Proust l’adora.

OFFRANDE

« Mes livres je les fis pour vous, ô jeunes hommes,
Et j’ai laissé dedans,
Comme font les enfants qui mordent dans des pommes,
La marque de mes dents.

J’ai laissé mes deux mains sur la page étalées,
Et la tête en avant
J’ai pleuré, comme pleure au milieu de l’allée
Un orage crevant.

Je vous laisse, dans l’ombre amère de ce livre,
Mon regard et mon front,
Et mon âme toujours ardente et toujours ivre
Où vos mains traîneront.

Je vous laisse le clair soleil de mon visage,
Ses millions de rais,
Et mon cœur faible et doux, qui eut tant de courage
Pour ce qu’il désirait.

Je vous laisse ce cœur et toute son histoire,
Et sa douceur de lin,
Et l’aube de ma joue, et la nuit bleue et noire
Dont mes cheveux sont pleins.

Voyez comme vers vous, en robe misérable,
Mon Destin est venu,
Les plus humbles errants, sur les plus tristes sables,
N’ont pas les pieds si nus.

Et je vous laisse, avec son feuillage et ses roses,
Le chaud jardin verni
Dont je parlais toujours; — et mon chagrin sans cause,
Qui n’est jamais fini… »

Les chagrins sont donc infinis, et la vie si belle.
A méditer.

Okuba

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