Angelo et le choléra morbus

Jean Giono
Le Hussard sur le toit.
(en pleine épidémie du Choléra morbus)

Angelo agitait sa sonnette. “Allons, se disait-il, sautez, sautez, foutez le camp, faites votre truc”. Il marchait à pas lents, sans hâte devant la nonne qui venait lourdement comme sur deux piliers d’église. Il avait le droit de mépriser. Ils ne lavaient que les plus sales. Ils les portaient les uns après les autres à côté d’une fontaine. Ils les déshabillaient. Ils les frottaient à grande eau. Ils les alignaient pour qu’au jour on puisse les ramasser.
C’était parfaitement inutile. Frictionner des moribonds était parfaitement inutile aussi. (…)
“Mourir pour mourir, se disait Angelo, j’aurai bien le temps d’avoir peur, comme il se doit au moment de passer l’arme à gauche. Actuellement, la peur n’est pas convenable.”
Quand il était sur une place publique déserte, en pleine nuit, dans cette ville si complètement terrorisée que la lâcheté la plus ignoble y paraissait naturelle, seul avec la nonne, que quatre ou cinq cadavres nus étaient alignés dans le rond de leur lanterne et qu’ils lavaient ces cadavres en allant chercher de l’eau à la fontaine il se disait : “On ne peut pas m’accuser d’affectation. Personne ne me voit et ce que je fais est parfaitement inutile. Ils pourriraient aussi bien sales que propres. On ne peut pas m’accuser de chercher la croix. Mais ce que je fais me classe. Je sais que je vaux plus que tous ces gens qui avaient des positions sociales, à qui on donnait du “monsieur” et qui vont jeter leurs êtres chers au fumier. L’important n’est pas que les autres sachent et même reconnaissent que je vaux mieux : l’important est que j’exige de moi des preuves incontestables. En voilà tout au moins une.”
Il avait le goût de la supériorité et la terreur de l’affectation. Il était heureux.

(Œuvres romanesques complètes. Bibliothèque de la Pléiade. Volume IV )

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