Petite suite Rabelaisienne

Nous avons publié hier le fameux texte de François Rabelais, le chapitre 12 de Gargantua. Il se peut que ce texte ait été perçu comme choquant. Tant mieux : il va nous aider à clarifier notre approche de la littérature et de la poésie.

Affirmons-le d’emblée : la littérature est perturbante par définition. Elle remet en question la pensée dominante et s’attire donc les foudres de tous les pouvoirs. Rabelais a frôlé le bûcher, Flaubert et Baudelaire ont connu les réquisitoires de l’inénarrable procureur Pinard. Et que dire de Maïakosvki, Mandelstam, Neruda ? De nos jours les risques sont moindres, ce que peuvent craindre les auteurs c’est d’être momifiés sur des bibliothèques, ensevelis sous la poussière des approches scolaires. Maître Alcofribas Nasier (anagramme de l’auteur, comme on le sait) est l’un des écrivains les plus marquants de notre histoire littéraire ; sa plume a illuminé la Renaissance.
Il a su associer la culture populaire du Moyen Âge et le savoir des humanistes. En ces temps troubles, la peur -les peurs- dominaient : épidémies (tiens donc!), guerre, saccages et une espérance de vie fixée à 35 ans.

L’Église a joué sur ces craintes pour établir son pouvoir. Le Carnaval a permis, en contrepoint, d’établir une culture libérée de toute frayeur. En ces journées débridées, autorisées pour lâcher la bonde avant le carême, le peuple redécouvrait la joie du corps dans toutes ses fonctions organiques. Une culture populaire s’est établie contre la culture officielle, une culture carnavalesque fondée sur le Rire, le délire du Vin (contre la sagesse de l’huile), la jubilation de la chair. Pendant longtemps, nos carnavals ont ainsi porté des figures organisées autour de ventres gargantuesques et de nez démesurés, comme symboles phalliques. (Ce n’est que depuis peu que le Carnaval de Nice est devenu un festival aseptisé pour badauds confinés en tribunes).

Lors de la Renaissance une exceptionnelle rencontre s’est réalisée entre le carnaval et le savoir humaniste. C’est la thèse de Mikkaïl Bakhtine* qui nous présente ainsi quatre chef-d’oeuvres de synthèse avec Don Quichotte, Le Décameron, Chaucer et ses Contes de Canterburry et Rabelais.Ce qui caractérise particulièrement Rabelais est le travail qu’il établit, de surcroît, au sein même de la langue. Chez lui tout devient création verbale, les énumérations, les parodies, les délires. La langue est en folie et donne lieu à un véritable carnaval des mots. En ce sens, au risque de choquer, il est poétique.
Et le tout est associé à un vrai combat. En témoigne notre texte qui parodie les discours “Sorbonnagres”, qui délire dans l’énumération des “torcheculs”, et qui amène à réfléchir sur les mythes grecs…mais pas seulement. Sur la foi et ses représentations, en général.

Oui, la littérature est saine quand elle va de la sorte, quand elle sait associer la grossièreté, le grotesque à la réflexion. Maitre Alcofribas Nasier n’a pas fini de nous étonner, dans nos lectures et relectures. Nous y reviendrons, sans doute avec l’épisode des Paroles Gelées.

Yves Ughes.

* Mikkaïl Bakhtine : L’oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance. Editions Gallimard. Bibliothèque des Idées. Paris. 1970

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