Vider les lieux

En lisant la dédicace d’un livre à N, Z ou Untel, le lecteur ou la lectrice a parfois l’impression d’être indiscret·e : qui sont une telle, Z ou N ? Que leur doit l’écriture du livre ?

Dans Vider les lieux, Albertine Benedetto a soin de ne pas nous faire sentir en trop : au seuil de son recueil en trois parties (Lieux, Reliques, Je suis là), elle a posé « à nos aimés » comme une invite à embarquer avec elle. Or ces « aimés » ne seront pas des humains mais les lieux familiers qui nous entourent et, peut-être, nous reflètent.
Quels sont les lieux qui reflètent Albertine Benedetto, que, comme elle, on devra un jour vider ? Une maison bien sûr, mais sans doute faudra-t-il aussi se dépouiller du souvenir de rues, de jardins, d’une cabane où nous suivons la poétesse dans la plénitude d’un présent éternel qu’elle nous donne à éprouver avec des mots justes, qui font image, sans adjectifs superflus.

les paysages se déplient
de part et d’autre d’une ligne mouvante
déposés là
année après année
leurs racines se mettent à flotter
mélangent leurs mémoires

Les lieux sont aussi peuplés d’objets, Reliques qu’on abandonne dans le pêle-mêle / d’un vide-grenier. Mais auparavant, quelle attention leur aura-t-on accordée ? Et les vivants qui nous entouraient, ont-ils bénéficié d’un tel intérêt ? Ou ne nous reste-t-il plus que le regret du geste qu’on a laissé glisser / une tendresse avortée / pudeur ou maladresse / pas d’autre chance // de retenir la parole inutile / ce ricochet / sur le silence / rayure sur le cœur. Générosité d’une femme que son enfance heureuse, semble-t-il, illumine encore et qui nous offre, tous lieux vidés, sa furieuse envie de vivre.

Albertine Benedetto, Vider les lieux, Al Manar

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