Plaisir du jour 5

Pourquoi les fleurs sont

Okakura Kakuzo, appelé Tenshin au Japon, fut l’un des grands passeurs de culture entre l’Orient et l’Occident. Féru de littérature chinoise, fondateur d’une école nationale d’art, conservateur du Musée impérial à Tokyo, il établit un pont entre le Japon et les Etats-Unis par la grâce de plusieurs ouvrages écrits en anglais. L’un de ceux-ci, Le livre du thé, connut un succès mérité.

Il y posait la question du théisme, une vision de la vie non-violente et attentive à l’harmonie du monde, et exprimait les grandes règles esthétiques de la cérémonie du thé, dont notamment l’art du bouquet, ike-bana. Sensible à toutes les manifestions de la vie, Okakura ne pouvait que fustiger en son for intérieur, la brutalité inhérente des hommes vis-à-vis de la nature.

« Pourquoi les fleurs sont-elles nées si belles et cependant si malheureuses ? Les insectes, au moins, peuvent piquer, et même la bête la plus inoffensive se battra si elle est aux abois. L’oiseau dont on cherche le plumage pour orner quelque chapeau peut, en s’envolant échapper à son poursuivant ; l’animal dont vous convoitez la fourrure peut se cacher à votre approche. Hélas ! La seule fleur dotée d’ailes est le papillon ; toutes les autres demeurent impuissantes devant leur bourreau. Crieraient-elles durant leur agonie que leurs plaintes n’atteindraient pas nos oreilles endurcies ! Nous nous montrons toujours brutaux vis-à-vis de ceux qui nous aiment et nous servent en silence, mais le temps viendra peut-être où nos plus chers amis s’éloigneront de nous, tant nous aurons été cruels à leur endroit. N’avez-vous pas remarqué que les fleurs sauvages deviennent plus rares chaque année ? Peut-être ont-elles décidé de fuir, conseillées en cela par les plus sages d’entre elles, jusqu’à ce que l’homme accède à un plus grand degré d’humanité ? Peut-être ont-elles émigré au paradis ? »

Dans une prémonition de l’idée d’Yves Ughes sur la bravoure des violettes, Okakura comparait déjà le courage du samouraï, prêt à sacrifier sa vie pour l’honneur de son patron, à celui des fleurs que l’on coupait pour les cérémonies.

« Et sans doute les fleurs elles-mêmes savent-elles apprécier pareil sacrifice. Elles ne sont point lâches, comme le sont les hommes. Certaines fleurs trouvent leur gloire dans la mort – ainsi les fleurs de cerisier qui s’abandonnent librement aux vents. Quiconque à contemplé les avalanches embaumées de Yoshino ou d’Arashimaya a pu s’en rendre compte. Durant un court instant, les fleurs voltigent comme des nuées de joyaux et dansent sur les eaux cristallines : puis, cependant qu’elles glissent au fil riant de l’onde, elles semblent dire : « Adieu, Printemps ! Nous partons vers l’Eternité ! ». »

L’Eternité sera-t-elle aussi belle, sans toutes ces fleurs qui meurent chaque jour ?

Okuba

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