Shima 15



Et vous trouvez ça beau?

Homme libre, toujours tu chériras la mer

Il faut croire que les Japonais et les Corses plus encore, ne connaissent que l’esclavage, tant ils tiennent vis-à-vis de la mer des discours minorants. Elle n’est pas là, elle se cache dans un coin de leur idéal alpestre. Eux, viennent de la montagne, du volcan, des hauteurs. Ils ne chérissent pas celle qui les accueille et les protège. Pour les Corses, seul le village existe, u paese, et pour les Japonais, il n’y a qu’une seule terre, Honshû. Ainsi gomme-t-on les 6000 îles de l’archipel nippon, et les kilomètres de rivage, cette marina inhospitalière, que personne ne veut visiter, que les hommes dénigrent, que les femmes reçoivent en héritage, comme des miettes maudites.

« La mer est ton miroir »

C’est peut-être cela l’explication.
Le fait que la mer renvoie à soi, et donc à son propre visage. La mer oblige à se contempler, et pose la question de la qualité de l’apparence. Qui suis-je face à la lame infinie ? L’aspect, l’aspecte prononçait encore Giono, homme de l’antique et des langues orales, l’aspect est source de tension. Ce qui constitue la première pellicule de la profondeur sépare. En un jugement du premier regard, les chanceux et les guignards, les splendides et les laids, sont écartés, triés, distingués. Ils se voulaient peuple populu grégaire foule minnà sama assemblée groupe clan, et le miroir a tranché. Toi ici, vous là. La beauté est précise, elle a ses règles, elle est une science. Donc, elle classe, découpe, dissèque, analyse.

Ainsi les professeurs bien-intentionnés (ce sont les pires) croient-ils expliquer la poésie, lorsqu’ils la vivisectionnent. Ne jamais accepter le vivant dans sa forme souple et multiple, ne jamais le laisser se déployer dans le silence lumineux des sphères. Le vivant ne se conçoit et ne s’énonce bien que dans le sépulcre hygiénique des laboratoires.

Je suis toujours étonné par l’étymologie du mot esthétique. Il n’a rien de grec, puisqu’il est teuton. C’est vers le 18e siècle en effet que les bons gros gras allemands, si chers à Nietzsche, si buveurs de bière, ont inventé ce mot pour désigner la science du beau. Avec des paradoxes premiers. « Le beau, pour le crapaud, c’est sa crapaude. » Ainsi philosophait ce bon vieux Kant, qui n’avait, il est vrai, que fort peu de référence en matière de beauté féminine.

Oui, le mot esthétique m’intrigue car il ne correspond pas, dans ma tête de logicien, à la construction toute aussi 18e siècle d’un mot apparenté, trop apparenté même, la coenesthésie. En tant que sensibilité organique plus ou moins diffuse, et permettant d’appréhender notre être, la coenesthésie répond bien mieux qu’une course à la perfection formelle, toujours décevante et clivante, à ce que doit être une sensation de l’insularité.

Une perception particulière et biaisée du monde, dont le beau n’est pas obligatoirement la qualité première.

« Avaient-ils conscience
de la manière dont nous les percevions
Car déjà en ce temps-là
nous savions fort bien
qu’ils étaient devenus
Autre chose que l’apparence
qu’ils s’efforçaient de présenter »
Norbert Paganelli

S’il existe une esthétique dans un sens propre aux îles, elle tient d’abord à l’invisibilité de la mer. Les Grecs, qui sont certainement les plus nautiques du continent européen, les Grecs eux-mêmes tombaient dans ce travers, eux qui ne pouvaient pas utiliser le mot bleu pour désigner l’onde vinasse, le gouffre abyssal où se tiennent les Dieux, les monstres et les sirènes.

Pour les insulaires, la mer doit être tue, question de survie intellectuelle.
Si je ne parle pas de la limite, alors je peux croire à l’infini, je peux croire à la puissance, je peux croire au réel. Le réel est toujours plus beau, est toujours plus vrai, lorsqu’il est fantasmé. Nicolas Giudici, qui fut un grand penseur de la Corse, et qui le paya de sa vie, comme s’il avait trahi le secret de l’INSU, Nicolas Giudici parlait de territoire mental à propos des espaces et des délimitations que chaque insulaire porte en lui, comme un ADN géographique. Le réel corse n’est pas une accumulation de surfaces et de volumes, traversée par des routes et des rivières, complantée d’arbre et de maquis, sillonnée de murets, mais le souvenir d’un grand-père, d’un aïeul encore plus lointain, de son âne peut-être, avançant à pas lourd, sous la charge constituée, se déplaçant sur ses terres.

Le deuxième temps de l’esthétique insulaire est justement la temporalité réduite à un seul mouvement, une seule envolée, magistrale et tonique. Tout ceci pour faire comprendre l’importance de l’instant, la valeur du moment propre au zen, que l’on retrouve dans la technique rapide des haikaï ou encore du sumi-è (calligraphie). Tout doit se faire en un même geste ou un même souffle. C’est là ce qui distingue l’action créatrice, fût-elle homicide, de la mélancolie sourde et atone de la vie quotidienne. Dans une île, on ne peut rien attendre qui ne soit déjà là. D’où l’importance presque sacrée du chant, qui est certes une répétition, mais qui en une inspiration culmine comme un nouveau présent.

Le troisième et dernier point, point trop n’en faut, troppu cusi Antò !, tient à la parole, et bien sûr au silence. Il s’agit d’être pareil à la mer que l’on ne voit pas, que l’on entend à peine, et que l’on retrouve partout.

« Ishi no taki
Nagarezaru kawa
Suna no umi »

« Cascade de pierre/Rivière qui ne coule/Océan de sable  »

Écrivez-moi.

OKUBA

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2 réponses à Shima 15

  1. Yves-Bonnet Michel dit :

    Pour une approche d’une définition de l’esthétique, fondée plus sur l’épistémologie que sur l’étymologie, je citerai une phrase clé de Paul Audi tirée de son opus « introduction à l’esth/éthique » :
    « L’esth/éthique du créer met en lumière des enjeux de création où c’est le geste créateur lui-même qui se prend résolument pour objet de réflexion dans son expressivité constitutive. »
    En d’autres termes l’idée de construire ce « mot valise » grâce à l’articulation esth et éthique rejoint parfaitement l’idée développée par Kant: « le Beau c’est le Bon ».

    • Okuba dit :

      Pour Kant, le beau est quasiment le sacré, notamment lorsqu’il s’élève au sublime. L’idée de morale, comme tu l’as dit, est parfaitement constructrice de la contemplation esthétique.
      Il existe cependant bien des cultures, la balinaise par exemple, où le sens du beau, bien qu’étroitement lié au sens du bien, ne produit pas d’art. C’est-à-dire que la production n’est pas différenciée, n’est pas isolée des autres. Nous n’avons pas d’art, disent les Balinais, nous faisons tout (et c’est certainement là la clé de leur vision esthétique) du mieux que nous pouvons. Ecouter son coeur, c’est faire le beau. Il y a de quoi méditer, isn’t it ?

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