Libre variation


C’était au siècle dernier. C’était en 1967.
Je me rendais tous les jours à mon lycée, le si bien nommé “Beau-Site”. Situé sur une petite colline, installé dans une ancienne villa. Balcon sur la Méditerranée. Les cours de Français y étaient poussiéreux et suffocants.

En haut de la rue de Châteauneuf, au café “Chez Jeannot”, la poésie trouvait sa vraie place.
Et Kerouac et Ginsberg nous émerveillaient, ce dernier notamment avec un poème en forme de Bombe H.

Dylan allait sa route, suivant Mr Tambourine Man.

Et j’écrivais mes premières lignes, en partant du blues : Ray est assis, ses jambes sont recroquevillées jusqu’au fond de sa bouche.
Et Allen Ginsberg ponctuait notre route, au gré des verres de vin blanc doux.
Et Allen Ginsberg justifiait notre démarche.
Et Ginsberg trouait nos poussiéreux cours de Français pour faire circuler l’air vivifiant qui allait irriguer nos bronches jusqu’à ce jour.



Depuis lors j’ai découvert son IMPROVISATION A PEKIN :

J’écris des vers parce que le mot anglais inspiration vient du latin Spiritus, souffle, je veux respirer librement.
J’écris des poèmes parce que Walt Whitman a ouvert le vers poétique au souffle illimité.
J’écris des poèmes parce que je souffre, né pour mourir, calculs rénaux, hypertension, nous souffrons tous.
J’écris des poèmes parce que les poètes russes Maïakovski et Essenine se sont suicidés, il faut bien que quelqu’un d’autre parle.
J’écris des poèmes parce que la Première Guerre Mondiale, la Deuxième Guerre Mondiale, la bombe atomique, et la Troisième Guerre Mondiale si on la veut, moi pas.
J’écris des poèmes parce que d’après Moscou Staline exila 20 millions de juifs et d’intellectuels en Sibérie, 15 millions ne revinrent jamais au Café du Chien Errant à Saint-Petersbourg.
J’écris des poèmes parce que ni pourquoi ni parce que.
J’écris des poèmes parce que c’est le meilleur moyen de dire tout ce qu’on a dans la tête en 6 minutes ou toute une vie.


(Allen Ginsberg. Cosmopolitan Greetings. Christian Bourgois éditeur. 1994)

C’était au siècle dernier, 1968 advint et la poussière tomba. Et Bob Dylan chantait, nous enchantant, The Times they are a changin.

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