Pour l’animisme

Philippe Descola, dans sa monumentale étude Par-delà nature et culture, propose de redistribuer l’ontologie, c’est-à-dire le lien entre l’intériorité et la physicalité, en quatre grandes catégories : le naturalisme, l’animisme, l’analogisme et le totémisme. Pour lui, le naturalisme, qui représente la conception de notre pensée occidentale, est aux antipodes de l’animisme. En effet, nous pensons partager 99 % de notre ADN, c’est-à-dire de la physicalité, avec les grands primates comme le chimpanzé, alors que nous disons nous en différencier radicalement, nous autres humains étant possesseurs d’une âme, d’un esprit, et pas les primates.

L’animisme postule l’exact contraire. Nous sommes tous des esprits, mais notre enveloppe charnelle nous distingue absolument. L’analogisme et le totémisme sont des variantes entre ces deux extrêmes. Pour plus de détails, je renvoie le lecteur à la passionnante étude de Descola.

Ma conviction est que l’animisme, la conception de l’être qui l’anime, le régime ontologique qu’implique l’épistémè animiste, est plus propice à une appréhension poétique du monde. Croire que tout ce qui existe, que tout ce qui vit possède un esprit, me semble en effet éminemment poétique. C’est la célébration d’une poésie élémentaire, d’une poésie des éléments qui cause avec le vent et les nuages, qui rit avec l’oiseau ou la source, qui participe d’une union mystique avec le cosmos.

La poésie amérindienne, entre autres, témoigne de cette vision du Cosmos, même si derrière la pluralité des divinités ou des êtres divinisés se cache souvent un Grand Esprit (Wakan Tanka pour les Sioux) qui veille derrière toute chose. L’amour pour les éléments dont relève cette poétique est un témoignage de la pensée authentiquement écologique des Amérindiens, qui vénèrent la Terre sacrée comme étant notre propre mère à tous, qui rendent hommage aux cours d’eau et aux montagnes sacrées, et reconstituent parfois le squelette du poisson après l’avoir mangé pour le remettre à l’eau et rendre à la mystérieuse Nature ce qu’elle nous a octroyé afin qu’elle le recompose, la mort n’étant pas la mort, mais un simple « changement d’état ».

On peut lire divers témoignages de cette pensée poétique amérindienne dans un petit livre essentiel, Pieds nus sur la terre sacrée. On y retrouvera cette immersion poétique dans le « grand Tout », cette sensibilité cosmique et cette poésie des éléments qui semblent bien trop souvent faire défaut à nombre de penseurs et de poètes occidentaux.

Ce contenu a été publié dans Ars Poetica, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 réponse à Pour l’animisme

  1. Okuba dit :

    Pour les Japonais, notamment dans leur religion primitive, le shintoïsme, on approche de la pensée animiste pour le principe de vie en toute chose, mais rapporté à une certaine vision théologique. Il y a des dieux, pour toute chose (y compris les WC), et les Japonais en recensent un peu plus de trois millions à l’heure actuelle. Une telle approche est certainement poétique, dans le sens où le voit Eneko, car elle apporte une relation directe entre l’homme et son environnement. Surtout, elle pose la norme du respect, de la valeur des équilibres, de la force des liens qui raccrochent, qu’il le veuille ou non, l’homme aux autres êtres vivants.
    Cependant, et ce fut techniquement la raison du déclin du shintoïsme par rapport au bouddhisme, la vision vitale y est tellement puissante qu’elle ne peut lui permettre d’appréhender la mort. Celle-ci est vue comme une souillure, quasiment indélébile, confiée à l’époque aux Eta, la caste des intouchables. Le bouddhisme est venu porter une solution pratique, puisqu’il avait déjà une pratique des rites funéraires (l’avantage du all inclusive, en quelque sorte !).
    Okuba

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *