Shima 14


Hayashi Shoken,
une carte postale t’a fait disparaître
.

Une énigme pour commencer l’année, ou terminer son monde.

« L’amour véritable s’enveloppe toujours des mystères de la pudeur, même dans son expression, car il se prouve par lui-même, il ne sent pas la nécessité, comme l’amour faux, d’allumer un incendie. »
(Honoré de Balzac)

Dans la mémoire collective, et au Japon plus qu’ailleurs, les noms s’effacent très vite et donc les trouées qu’ils ont pu une fois creuser dans la signification des jours, et la construction de l’idéal sociétal. Alors que tout le monde se souvient de Sagawa, l’homme qui avait mangé sa colocataire (en commençant par les fesses, détail gastronomique souligné par le meurtrier) et devenu de ce fait une star du petit écran nippon, le nom de Hayashi Shoken n’évoque plus rien.

Il fut pourtant à l’origine d’un immense scandale :

« Vers deux heures du matin, j’ai porté ma literie, ma moustiquaire et mes vêtements dans le bâtiment. J’ai mis le feu avec des allumettes. Puis, pris d’une affreuse panique, je me suis enfoncé mon couteau dans la poitrine, après avoir absorbé une centaine de pilules de somnifère. »

Nous étions alors le 3 juillet 1950, et dans la nuit de Kyoto brûlait le Kinkaku-ji.

Là où la justice japonaise conclura à l’oeuvre – on admirera l’ironie de l’antithèse – d’un déficient mental, Mishima verra pour sa part la conclusion d’une époque. Sans doute parce que l’écrivain, depuis de longues années déjà, et malgré sa volonté presque frénétique de paraître à la mode, ne se considérait plus adhérent volontaire d’un pays obsédé par le matérialisme.

Dans le Pavillon d’or, Mishima réhabilitera le geste fou de Hayashi, en lui donnant une dimension morale : l’homme aurait agi contre la fausseté des apparences, il aurait voulu purifier par le feu la souillure nouvelle du bâtiment, devenu lieu de promenades, objet de divertissement, et non plus de prières et de méditation. Ce n’était plus un temple, mais un décor infâme : la déchéance du sentiment du sacré, sa substitution par une image vulgaire et quotidiennement profanée par la foule, justifiaient donc la destruction de l’ersatz.

On devine dans cette présentation abrupte et violente des faits quelque écho de la logique suicidaire que Mishima conduira plus tard à son paroxysme. Sauf que, dans sa volonté, quelque peu provocatrice, de réduire l’événement à un acte honorable, Mishima ne faisait que s’illusionner sur la justification morale de l’incendie du Kinkaku-ji. La véritable provocation ne consistait pas dans la transgression de la pureté, comme le prétendait l’écrivain, mais bel et bien dans la crise esthétique. Ou plus exactement dans son épigone ultime, la société de consommation, en ce qu’elle réduit toute beauté à un bien, tout bien à un prix, tout prix à un marché. Tel était l’objet du scandale, la beauté sans prix du Pavillon d’or. D’ailleurs, comme il le déclara dans ses premières dépositions, Hayashi ne pouvait pas expliquer sa pulsion incendiaire, sinon qu’il avait ressenti jusqu’à la souffrance « la haine de la beauté ».

Un tel motif n’est pas en soi si rare que cela, et il semble que, depuis toujours, bien des feminicides pourraient s’expliquer par une telle folie destructrice. Sauf que la haine de la beauté intervient cette fois-ci dans un cadre monumental, et qu’elle implique une atteinte différente aux biens, un incendie attaquant bien plus que le simple bâti.

Le feu a sacrifié plus que le temple. Hayashi Shoken a brisé la règle kantienne de l’universalité du beau ; il a mis un terme, de manière agressive et radicale, au sublime de la beauté, à son caractère transcendant, en détruisant le bâtiment. Le temple, qui avait survécu à tant de guerres, a disparu en tant que beauté.
Le gouvernement japonais l’a fait reconstruire bien sûr en tant qu’objet, ce qui a permis l’explosion de la vente des cartes postales et des multiples objets dérivés, dont les rouleaux de papier toilette. Ce qui a donné un prix à la construction. Ce qui a replacé le temple dans la loi du marché. Ce qui a permis ainsi d’effacer jusqu’au souvenir de l’attentat.

Changement d’époque.

Lorsque le symbolique est attaqué, l’esprit du monde se transforme radicalement. La guerre fanatique contre la beauté est certainement l’une des clés de l’art contemporain, tout comme la littérature contemporaine s’est inventée sur l’agression constante de la morale. Mishima, sur ce dernier point, ne peut renier la linéarité qui le relie à André Gide, à Hermann Hesse.

« .. je préfère une douleur franchement diabolique à cette confortable température moyenne. Je sens me brûler une soif sauvage de sensations violentes, une fureur contre cette existence neutre, plate, réglée et stérilisée, un désir forcené de saccager quelque chose, un grand magasin ou une cathédrale… »
(Le loup des steppes)

Mais cet héritage idéologique, jusque là revendiqué avec fierté, sinon ostentation, devient inacceptable au moment de l’acte de Hayashi Shoken. Mishima avait attaqué la morale parce qu’il la croyait éternelle et indestructible. L’incendie lui a prouvé au contraire que le monde idéel pouvait lui aussi disparaître, que les hautes valeurs pouvaient tout à coup péricliter.

On peut toujours invoquer la destruction du monde bourgeois, y voir un facteur de liberté, abattre pour le compte de la liberté nouvelle les parois des préjugés historiques. Mais il n’empêche que lorsque les murs sont mis à bas, l’homme marche dans les ruines, et avant que de parler de reconstruire une nouvelle architecture, encore faut-il être capable de construire. C’est-à-dire être capable de figer pour les générations à venir immédiatement un consensus, un accord collectif sur la formalisation acceptable de la beauté. Sera-t-elle universelle, convulsive, ou bien commerciale ?

Dans le monde de l’individualisme de masse, les consensus sont quasiment impossibles à établir.Tout comme les allumettes, le scandale ne vit qu’une fois en tant que tel. Il n’est, renouvelé régulièrement, qu’une modalité de l’impermanence du monde.
Ou de sa marchandisation.

Écrivez-moi.

OKUBA

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