Shima 11



Rire pour résister

La dernière manifestation d’art et tolérance a choisi un sujet qui malheureusement pour nous reste encore marqué du sceau de l’infamie. Le mauvais genre du rire déteint peu en effet sur les consciences bourgeoises, les solennelles gardiennes du qu’en dira-t-on. Disposaient-elles d’une sorte de laughterproof originel, ou bien ressentaient-elles la peur du démoniaque, devant ce rire qui attaquait le monde et ses hiérarchies ?

Notre distingué politologue, Pierre Tafani, pour ne pas le nommer, semble y voir pour sa part une preuve de modernité triste.

« Cette couronne du rieur, ce rosaire : à vous mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire : ô vous, hommes supérieurs, apprenez donc – à rire ! »
(Nietzsche)

Mais il ne désigne pas par ce terme n’importe quelle époque de nouveauté, mais la modernité, dans ce qu’elle peut avoir de fondements anciens. Telle était l’idée principale exposée par ce savant authentique, qui parla sans note des débuts de notre ère contemporaine, aux alentours du quinzième siècle, lorsque les Européens, ou plus exactement les hommes de l’Occident chrétien, construisaient un nouveau socle idéologique. Ils pensaient répondre ainsi aux formidables bouleversements qui les assaillaient extérieurement, et surtout intérieurement. La Réforme, et ses embrasements, l’Amérique et ses sauvages, la Chine enfin révélée, fut-ce par un marchand de Venise, tout cela bousculait par trop les ordres sacrés, la tradition et ses diktats. D’un coup, les hommes éprouvaient solides les trois piliers du nouveau monde : le très grand nombre, l’individualisme, et les valeurs humaines. Soudain, le pouvoir n’était plus de droit divin, les hommes inégaux de par la loi, les terres émergées une fois pour toutes recensées.

A monde nouveau, perception diffractée, ou plutôt dissonante, c’est-à-dire courant en un parallèle plus ou moins affirmé de la mélodie générale, dissonance que souhaitait analyser l’historien de l’art, Jean-Baptiste Pisano, à travers le constat du changement d’époque. Il faut des siècles pour que les arts meurent vraiment, et que disparaisse notamment la vision qu’ils exigent en termes de norme esthétique. Le beau fut longtemps l’apanage de l’art, sa fin et son sacerdoce, mais les attaques construites depuis les impressionnistes et les indépendants ont fait voler en éclat ce consensus. Par des images habilement sélectionnées, Jean-Pierre Pisano nous laissait aborder de manière fluide et facile aux grands continents disloqués de l’art contemporain, et de ses vicissitudes beaucoup trop humaines. Pointant la victoire totale – et sans doute définitive – des sophistes, du moins pour notre génération, il démontrait comment l’humain est devenu la mesure de tout art, et la recherche de la subjectivité un absolu qui confine parfois à une certaine forme de stérilité.

Rude constat, qui n’était pas pour effrayer cependant notre bien-aimé président, Yves Ughes, protégé et bien protégé par l’image gigantesque de Rabelais. Le sublime docteur, qui a su résister aux attaques impitoyables de la Sorbonne, nous a légué ce rire hénaurme, selon les mots de Flaubert, qui est la force de la vie à son comble. Et Yves Ughes de redonner souffle à un texte qui ne meurt jamais, et qui une fois lu à haute voix fait trembler les édifices de la bigoterie et de la moralisation du monde. La démonstration fut saisissante et réjouit fort l’assistance. Rabelais est la preuve que le rire doit être craint, plus que respecté, car au miroir de ce juge aucune fausse respectabilité ne peut faire bonne figure.

Du miroir à l’éclat de rire, le chemin était évident et eut été tracé directement par la psychanalyste, Elisabeth Blanc, si celle-ci, femme facétieuse et comme toutes indomptable, ne s’était soustraite à l’ordre du discours, éparpillant ses notes et ses réflexions, en un écho joyeux et heuristiquement brouillon. Il me semble pourtant, et j’interviens ici en capteur de ce moment inventif, que sur ce point particulier, l’assistance de Freud nous est moins nécessaire.

En effet, en visant l’éclat de rire, le plus primitif de nos instincts, Elisabeth Blanc a utilisé les ressources de Bergson et surtout du grand livre de Freud, sur les rapports du mot d’esprit avec l’inconscient. Ce faisant, elle à méconnu, ce me semble, la différence essentielle entre les deux, sachant que le rire c’est l’humain, et l’humour la culture. D’un côté, l’individu seul et fragile ; de l’autre, la connivence de la langue et de ses sous-entendus. D’un côté, la réaction impulsive, l’extériorisation du ça ; de l’autre, la complicité du groupe et ses modes de régulation interne. Pour reprendre Desproges, on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui.

Un clown, solide et maladroit, qui assista fort civilement à l’ensemble des débats, exprima sur le sujet une impression personnelle, rappelant ce fait évident, que le faux-nez d’un clown est le plus petit masque du monde. Qu’il existe donc une convention implicite – ce que je dis est l’expression d’un personnage – qui permet au bouffon de dire la vérité sur le roi.

De tels échanges, aussi superbement guidés, ne pouvaient que proliférer, ouvrant des portes sur l’abîme.

Ainsi, la question de la mort qui sourd derrière le grand film de Visconti, dans une Venise plus mensongère que jamais, éclate-t-elle lors d’un repas, pris dans une île voisine. Tandis que les convives bruissent autour des tables éclairées à la chandelle, un groupe de musiciens vient pousser la chansonnette. Tous sont grimés jusqu’à l’absurde, tous font bonne figure, tout comme le protagoniste qui a décidé de teindre ses cheveux, dans une dernière poussée d’adolescence. Ces masques exultant de vitalité passent entre les tables, égrenant leurs couplets, plus ou moins tolérés par les grands bourgeois. Vient un majordome qui les congédie brutalement, la troupe se retire alors, sauvage, dans un rire effréné, montrant à pleines dents à la face des dîneurs, le visage grimaçant du risus sardonicus.

Le rire contre la mort ?

Peut-on imaginer ce processus fonctionnant universellement, ou bien devons-nous concevoir une limite, à travers le cas des dictatures et du rire. Le rire en Corée du Nord ? Pourquoi les hommes en cage pourraient-ils avoir le courage de rire, alors que nous acceptons volontairement d’abandonner nos individualités, et nos libertés ? Alors que nous nous plions aux volontés du marché, guidés par nos cartes bleues et les black Fridays du désir. Car si le rire est l’humain, il perd dorénavant de cette humanité contestataire, alors que le collectif se dissout, et que le nombre surgit, anonyme et anonymisant. Le peuple n’est pas la masse, pourtant, mais il s’efface si vite devant le like de Facebook, cette sorte de panurgisme moderne.

Résister, résister, il en restera quelque chose.

Écrivez-moi.

OKUBA

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