Shima 8



L’association idéale

« STATUTS
Article 1 – Le nom officiel de cette association est l’Association des cœurs simples.
Article 2 – Aucune cotisation n’est perçue.
Article 3 – Aucun président, vice-président ni trésorier n’est désigné.
Article 4 – L’activité principale de l’association consiste en une réunion ordinaire tous les quatre mois assortie de la publication d’un bulletin.
Article 5 – Les sociétaires s’engagent à porter constamment leur badge de membre, à le toucher et à le regarder d’un cœur plein d’amour et de partage avec les autres membres.
C’est tout. »
(Yoko Ogawa)

Dernièrement, l’une de nos collègues affrontait avec subtilité l’esthétique du vide. Mais elle lui assignait encore, me semble-t-il, une fonction qu’il ne peut remplir, celle de mesurer la cadence. Mesurer, cadencer, agir sur le chiffre ou le tempo, autant de tâches que le vide ne porte guère. Le rythme suppose l’énergie, l’énergie l’action, l’action la volonté, la volonté l’être… les mots se construisent en ribambelles. Les mots appellent…

Nous vivons parmi eux, transpercés par leurs éclats, bredouillant sur la voie du sens.

Hésitons, vacillons et reprenons tout depuis le commencement.

On sait de l’être qu’il est, et on peut lui assigner par conséquent cette identité, en posant qu’il est toujours ce qu’il est. Or, en réfléchissant ainsi, on ne fait jamais que poser un masque sur un autre masque.

En effet, dans une conférence magistrale où furent convoqués les plus beaux esprits de la terre, de Platon à Pascal, de Hume à Sartre, en passant par l’ineffable Quignard, le philosophe Colin Mougenot a démonté l’illusion du moi. Ainsi, lorsque l’on prétend travailler à se connaître soi-même, comment être sûr de ne pas construire ce soi-même, de ne pas l’inventer au fur et à mesure. « Deviens toi-même !» disait Nietzsche et il est donc devenu fou, donc aliéné, donc autre. Sur quoi, sur qui compter, pour ne pas se tromper ? En cela, le travail de la mémoire, qui est moins un rappel des faits qu’une réécriture de ceux-ci, constitue l’errance par excellence, la foi en un a posteriori qui serait ce fameux moi en action, toujours intact et toujours intègre.

Libérer la conscience de sa propre histoire ?

Mougenot remarquait entre autre que Socrate et sa maïeutique ne peuvent aucunement être confondus avec la psychanalyse. Socrate ne cherchait pas l’homme dans l’homme, mais les traces d’un savoir inné, d’une connaissance scientifique primordiale. Les bases d’un collectif, d’un bien commun, et non la preuve d’une individualité propre.

De même que la matière noire du vide interstellaire semble avoir pour fonction de soutenir les galaxies et les myriades d’étoile, telle une architecture invisible, le vide paraît donc initier la fiction splendide de l’ego. N’est-il pas le cœur de notre conscience oignon ?

Par son discours posé et subtilement érudit, Mougenot invitait chaque participant à questionner la vérité première de l’être, sa réalité objective. Ce faisant, il détruisait par là même le rapport à autrui, plongeant l’assistance dans un certain effroi intellectuel.

Déjà en son temps, Pirandello avait terrorisé les spectateurs en révélant le vide comme constitutif de la personnalité, et son corollaire, le fait qu’il est impossible de connaître la vérité sur l’autre, et encore moins la vérité de l’autre. L’autre ne peut même pas être un enfer, car ce serait encore le figer dans une identité insupportable.

Sur la scène du monde, il faut donc s’avancer masqué, comme le pensait Descartes, pourtant en apparence le plus rassurant des penseurs. Et se rappeler,
toujours, toujours,
toujours que l’apparence camoufle l’apparence,
et
que le vide n’est que l’autre nom du néant. Ou de l’être.

Choisissez. Sondez. Sautez !

Qui donc choisit en vous, d’ailleurs ?

Écrivez-vous !

OKUBA

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