Shima 7



La pluie

Dans la pensée souterraine des îles, celle qui réunit tous les insulaires du monde par des affinités inexplicables, la pluie est l’événement climatique majeur. L’eau qui entoure et crée une protection, autant qu’une distinction, cette eau plus ou moins étale, plus ou moins bonace, change tout à coup de direction : elle arrive du haut, introduit une troisième dimension dans ce décor sempiternel de la rive et de l’horizon. Pour que l’amour soit puissant, il faut que le tiers soit évoqué.

Entre le ciel et la terre, la pluie.

Les Anglais en ont fait une amie, une source de vertus arboricoles. Ou horticoles, pour les plus mesquins.

« I hear leaves drinking rain;
I hear rich leaves on top
Giving the poor beneath
Drop after drop;
‘Tis a sweet noise to hear
These green leaves drinking near »

(William Henry Davies)

C’est là une vision économique de l’écologie et de ses cycles. Une vision domestique aussi.

Les Japonais croient quelque peu à l’offre amicale de l’ondée, lorsqu’elle annonce la fin de l’hiver.

« Pluie de printemps
Toute chose
Embellit »

(Chiyo-Ni)

Mais ils se méfient de la pluie 雨(amé), tant elle présente de visages différents et diversement effrayants : 俄雨 l’averse (niwakaamé), 多雨 la forte pluie (ooamé), 強雨 la pluie violente (tsuyoiamè), 吹き降りla pluie battante (fukiburi),篠突く雨la pluie intense (shinotsukuamé)… Dans ce torrent de mots, ce tournoiement, ce vocabulaire expansionniste et obsessionnel, les typhons et les moussons surviennent surgissent deviennent dans l’île du soleil levant univers rabaissants, déversants, surplombants, engloutissants, toujours nouveaux et totalitaires, mondes qui vont à l’encontre du monde et le plongent dans la mer omniprésente.

N’oublie jamais d’où tu viens !

Alors les Japonais se noient dans la prolifération divine autant que linguistique, et considèrent dans la redondance de l’eau un tout envahissant et implacable, une tautologie qui prend la place du réel pour le reproduire dans ses échos infinis.

« Les feuilles tombent
Sur les feuilles
La pluie tombe sur la pluie. »

(Katô Gyôdai)

Oui, dans ses échos indéfinis, la pluie oblitère le monde.
La pluie entraîne la confusion, rend incapable de distinguer, brouille le paysage en une liquidité absurde. Le magma devient donc le résultat de la pluie, de même que le maquis consacre le résultat de la terre, c’est-à-dire un espace où la vue, et
donc la raison, ne pénètre plus.
Les Corses ne reconnaissent pas la pluie, ils sont surtout fils du vent.
Et s’ils se soumettent un instant à la force de l’eau, c’est parce qu’elle les déchire intérieurement :

« Le soleil embrase le vaisseau de l’été
Les sources brûlent
Le vert fenouil attise les papilles du faune
À fleur d’eau
La nymphe glisse
Dans mon rêve
Sur un regret d’astre
J’emprunte l’itinéraire secret des larmes. »

(Marie-Jean Vinciguerra)

La pluie se dit dans le silence de l’âme. Elle emporte le reste.
Nostalgie de l’être.

Écrivez-moi.
OKUBA

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