Shima 5



La liste des femmes


« Puis-je indifférente
considérer ces oiseaux
qui nagent sur l’eau
moi qui en ce monde vis
ballottée par les flots »

Le Japon s’enorgueillit d’avoir reçu des mains gracieuses de Murasaki-shikibu un trésor de la littérature, et sans doute le premier classique mondial écrit par une femme, le fameux Genji monogatari (Le dit du Ganji).

Pour ceux que ce texte monumental intimiderait, le journal de l’autrice permet quelques incursions dans la société japonaise impériale, révélant en ses quelques pages consacrées à la vie de la cour, et dans lesquelles nous entendons déjà Saint Simon et Mme de Sévigné, de petits trésors soudains:

« Au pays de Ki,
à Shirara sur la plage,
ramassés dit-on
ces galets du jeu de go
paraissent rochers devenir »

Mais ces visions délicates qui nous ravissent,
où perspectives et sens s’entrecroisent,
paraissant ouvrir une brèche dans le temps,
le galet devenant un rocher,
sont des moments de grâce, volés à l’enfermement raffiné des palais et à l’emprisonnement des conditions. D’autres rets invisibles et solides pèsent sur les femmes, dont celle qui ne s’appelait pas encore Murasaki laisse entendre, sous le mode badin, la violence sourde, l’impérieux diktat.

Voici la vérité qu’il ne faut pas révéler. Une telle angoisse ne peut être déclarée en société, car elle constituerait une critique contre l’ordre établi. C’est pour échapper à ce choix cornélien que dans les prisons dorées de la cité impériale ces dames inventent l’art de la liste, énumérant les objets, les spectacles de la nature, les moments du cœur, les sensations… Les perceptions les plus précises donnent lieu à des descriptions élégantes et subtiles : un seul pétale de rose devient un univers de poésie.

Ces textes circulent et se rencontrent, créant des conversations encore plus subtiles, comme s’il s’agissait de créer un monde de formes épurées et splendides, échappant à la triste tyrannie des corps et des désirs.

Mais ceux-ci, en permanence, rodent, dans les couloirs réels des palais, dans la dimension réelle des salons. Seule compensation à l’atmosphère éthérée des listes, les instincts se présentent sous une forme poétique. Le loup peut parfois aiguiser ses griffes, parfumer sa fourrure, cligner de l’œil.

Un billet est ainsi proposé à l’autrice, devant la princesse dont elle est la suivante :

« Sachant le renom
de votre saveur piquante
quiconque vous voit
ne saurait sans vous cueillir
passer son chemin me semble »

L’invite est élégante, le motif trop clair, et notre suivante de répondre, au vu et au su de l’assistance :

« Personne que je sache
encore ne m’a cueillie
lors qui donc a pu
se permettre de parler
de ma saveur piquante. »

Et de se déclarer outrée, mais en souriant.

Ce qui permet par légèreté d’écarter les attaques trop directes. Parfois l’assaut est bien moins équivoque, lorsque l’on vient frapper la nuit à la porte du pavillon. Alors après avoir tambouriné en vain, un message plié en deux passe sous l’huis infranchi :

« Plus affligé
que le râle d’eau qui crie
toute la nuit
me suis morfondu frappant
à la porte de cyprès »

Et la lettrée de glisser un message en retour :

« Pouvais-je tranquille
au râle d’eau qui frappait
entrouvrir ma porte
si je l’eusse fait qui sait
j’eusse pu m’en repentir »

Les héroïnes de Gatlif le magnifique expliquent en un mot ces pressions constantes des mâles sur la gent féminine : Tous les hommes sont des dictateurs. Dans Les Princes, opus sauvage et terriblement contemporain, la caméra explore des terrains vagues, pour mieux rendre les vagues à l’âme d’un Gérard Darmon au sommet de son art, nerveux, vif et tranchant.

Car il est en guerre, le monde entier se ligue contre lui et ceux de son monde, enfants de la liberté et du vent, que la mécanique sociale dominante écrase.

La violence sourde qui construisait l’horizon indicible de Murasaki-shikibu explose ici dans sa quotidienneté cruelle. Le monde des gitans est dur, et ils luttent contre lui, jusqu’au dernier souffle, sur la dernière route. Ils ont le monde pour eux, dans leur cœur et leur musique, mais la réalité économique ne leur appartient pas. C’est un tort qu’ils paient de leur survie constante et douloureuse.

A la différence des dames impériales, les Roms peuvent crier, se battre et dénoncer ; à l’image des dames impériales, ils ne sont pas entendus. Ce qui est peut-être la vérité la plus profonde de la vie.

Si les femmes gitanes énuméraient des listes, ce seraient celles de leurs souffrances. Mais à quoi bon se répandre sur une existence si implacable, une règle du jeu qui ne permet pas d’autre jeu ? La force n’est pas de leur côté, et elles sont lasses d’exhiber leurs faiblesses. Elles ne supportent plus la compassion. Elles veulent vivre, dans la fierté.

Les caravanes passent, les chiens n’aboient plus. Ils sont tenus par les mains princières des gitanes aux bracelets d’argent, aux jupons de satin. Leur regard immense et vibrant emporte un secret, celui de la condition de femme…

Musique de Léo Ferré.

Écrivez-moi.

OKUBA

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