Shima 4 , La voix et le mot



La voix et le mot

Deux directions, la lettre au Japon, la voix en Corse, mais une même volonté de resserrer le groupe, de considérer le groupe comme l’être vivant par excellence, et donc habilité à ce titre à pouvoir exprimer le monde.

Le visionnaire est celui qui sait faire vibrer ce groupe par des histoires déjà entendues, et tout à coup ressenties. Dans leur plénitude, dans leur vigueur qui vient du sol, du vent, et de la mer, seule solide constante dans un monde flottant.

Mais s’entrouvre ici l’écart du réel, cette différence entre ce qui a été pensé ou appris, et ce qui se fait. Et soudain le poète, le lettré des grandes villes, subit le choc de l’hébétude. On appelle ce phénomène l’hyper-insularité.

La mer n’est pas toujours la bienvenue.

En Corse, et jusqu’à la fin du vingtième siècle, on a connu des paysans qui ignoraient que la Corse était une île. N’ayant jamais vu la Méditerranée, pas même de loin, ils ne se savaient pas race maritime et se revendiquaient racines. Pins larici robustes, puis chêne-lièges torturés, ils restaient là, plantés dans leurs certitudes, oscillant à peine au vent des nouveautés.

Ils ne connaissaient que cela et devenaient leur propre connaissance, voyant toujours plus profond, incarnant leur vision, s’enfouissant au nom de l’espace et de la pureté.

« O frà chi cerchi acqua
quandu a to verga trinneca
narbosa s’arrizza
l’acqua s’apri una via
indrint’à u sambuccu
par u zirlimu.

Tandu scavu eiu
pà dà forma A a to brama.

……….
Cio chi rispira sutt’à tarra
un cunnosci chè u biancumu… »

(Francescu-Micheli Durazzo)

Il est des insulaires plus renfermés que les autres hommes, plus isolés encore en leur sublime solitude. Comme le monde ne vient pas à eux, les îles conservent ces conservateurs nés. Ignorants du contemporain et de ses indécidables, ils stabilisent un monde pour l’éternité de leur vie d’homme. Ils règnent ainsi, authentiques et clos, traditionnels et figés dans l’esthétique de leur recommencement.

Sereins, contemplatifs, ténébreux, bucoliques, chantait Brassens.

Au Japon, est-ce si différent ?

« Je me trouve actuellement à Kamishima, une petite île solitaire qui faite face à la baie d’Ise. J’y suis venu pour me documenter pour mon prochain roman (…).

Cette île compte mille deux cents ou mille trois cents habitants, répartis en deux cents foyers, et on n’y trouve ni salle de cinéma, ni pachinko, ni débit de boissons, ni salon de thé, bref rien de «vicié ». Même moi, je me suis senti purifié dès mon arrivée, et je me lève à six heures et demie tous les matins. Il me semble que subsiste encore ici une vie humaine authentique. Et cela m’a été agréable, même si ce n’était que pour une brève semaine, d’imiter cette vraie vie.

Une fois j’ai embarqué pour la journée sur un bateau qui pêche le poulpe, et j’ai donné un coup de main pour remonter les casiers. On m’a félicité parce que je n’ai pas du tout souffert du mal de mer.
Je loge chez le patron de la coopérative maritime du village, et l’autre jour, comme je me trouvais avec lui dans son bureau, est entré un vieux pêcheur qui après m’avoir longuement dévisagé a demandé à l’homme qui était à côté de lui : «  Y vient d’où çui-là ? ». »

(Yukio Mishima)

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OKUBA

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2 réponses à Shima 4 , La voix et le mot

  1. Ughes dit :

    Cher Okuba,
    par ces quelques mots rapides, mais qui préfigurent de plus amples échanges dans le futur, je souhaite vous remercier pour vos textes, pour votre présence sur ce site. Depuis son origine l’association Podio s’interroge :”Pourquoi des poètes”, interrogation infinie, inépuisable, permettant à peine quelques approches qui, avec peine, tentent de cerner ce qui nous meut, ce qui nous met en mouvement, ce qui nous émeut. Et ce que l’émotion suscite dans le travail de la langue qui est propre à la poésie.
    Vos textes contribuent à ces approches, par des lignes inattendues, et par des émerveillements multiples émanant des mots, de leurs chocs. Votre écriture soulève des problèmes théoriques mais en les ancrant dans une réalité concrète, palpable, (et même heureuse), elle témoigne d’un lien charnel avec le monde, qui rejoint nos interrogations sur ce qu’écrire signifie. J’aime vos coups de faux qui couchent les herbes folles, j’aime vos coups de barre qui nous désorientent.
    Ces mots sont la base d’un premier contact, je souhaitais dans l’urgence vous dire le grand plaisir que j’ai de vous lire. Et exprimer ma gratitude pour les textes que vous nous offrez. A très bientôt. Bien amicalement.

  2. Okuba dit :

    Cher Ughes,

    Je vous remercie de tous ces grands compliments, que je ne mérite aucunement. Nous sommes, je le crois, tous deux dans une même perspective de recherche, et nous donnons tout son poids à la langue. ET surtout nous la laissons évoluer en liberté.
    Ensuite, c’est le lecteur qui décide…

    Bien amicalement
    OKuba

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