Shima 2 , Le voyage de la traduction – the bad trip of the translation ?



Le voyage de la traduction – the bad trip of the translation ?

Porti li to settant’anni
Cume fiori di castagni
Tragulinu
È sott’à lu to cappellu
Hai l’ochji d’un zitellu
Tragulinu
Solu la to barba bianca
Dice chì a to vita hè stanca
Tragulinu, Tragulinu


(Antone Ciosi, u tragulinu)

Rencontre avec Brice Mathieussent, ou plus exactement écoute de Brice Mathieussent, en déplacement à Vence, à l’occasion de la fête littéraire. Brice n’est pas de ces hommes que l’on rencontre, non qu’il soit arrogant ou distant, mais parce qu’il est rempli.

On raconte que lorsque Lord Mountbatten, a voulu être initié au zen, le moine qui l’accueillait lui a proposé de boire tout d’abord une tasse de thé. Ils se sont assis, ont laissé tranquillement la bouilloire accomplir son œuvre de mixité, et puis le bonze a servi le thé de Mountbatten, et a versé, versé, versé jusqu’à vider le récipient dans la tasse comble et inonder la table. Comme le vice-roi des Indes se récriait et s’écartait de son siège, je le vois bien, secouant son pantalon atteint par le liquide brûlant, le moine l’a considéré un instant. Puis il a dit : comme il est difficile de remplir une tasse pleine. Ce fut la fin de la leçon.

Il ne peut y avoir de leçon, s’il n’y a pas le vide de l’âme, ou, comme le dit plus drôlement le proverbe provençal : celui qui lave la tête d’un âne perd son savon. Les rencontres ne se font que si les êtres veulent s’accueillir.

Brice n’a rien d’un âne, loin de là ; il tient plutôt de l’albatros, par l’élégance de ses propos et sa haute stature ; il vole parmi les cieux, habitué de la rhétorique et des leçons d’humilité, et si sa première réflexion tourne autour de l’essentielle question de l’a-valoir et des émoluments combien mérités du traducteur, il est surtout là pour expliquer l’étrange voyage de la pensée. Exposer le bluff fantastique qui oeuvre au cœur de la transaction littéraire.

Tout part d’un quiproquo.

Pourquoi l’éditeur pense-t-il que l’oeuvre d’un étranger sera parfaitement rendue, et de manière fidèle, par celui qui n’est somme toute qu’un autre étranger, à la différence qu’il s’exprime dans la langue de l’éditeur ? C’est parce que ce dernier croit encore naïvement aux dictionnaires, mais les dictionnaires, Brice le démontre avec aisance, ne sont que fantasmagories et erreurs solennelles. En réalité, il n’y a que de l’intraduisible, et une activité occulte, au terme de laquelle la voix d’un auteur est soudain rendue, transmise, filtrée ou pas, interprétée, reconstruite…

C’est pourquoi le traducteur se tient sous plusieurs masques, passeur, escroc, faussaire, qui tous tombent tour à tour pour mieux révéler le vide. Le paradoxe fonctionne, tant il est bien huilé, l’assistance suit, conquise. La pensée hélas se termine, alors que les questions pourraient éclore.

Dont celle-ci.

Puisque l’on choisit l’éclairage de la manipulation frauduleuse, pourquoi ne pas se référer au terme de contrebande ? Dans cette opération occulte, qui a beaucoup à voir, me semble-t-il avec le processus de la gloire littéraire, ni le contrebandier, ni le douanier, ne savent vraiment ce que vaut ce qui est transporté de nuit, et par les chemins détournés. La mystification règne, et donc advient Hermès, splendide et rusé, le dieu du commerce et des voleurs. Les Japonais et les Corses savent parfaitement quel Hermès leur parle, et comment l’écouter, selon le cas… Ils ont pour cela des tragulini ou bien des yakuzas qui savent agir.

Un traducteur vole la voix d’un auteur étranger ; comme un lecteur total, il la réécrit et il la revend à d’autres lecteurs, pusillanimes pour leur part, inquiets de l’effraction et de la déformation que constituerait leur approche sauvage de l’auteur étranger. Ils préfèrent s’en remettre au contrebandier, et les phénomènes seront sauvés. Le contrebandier fracture l’équilibre bourgeois du monde, tandis que les receleurs feignent d’en respecter les règles. Action et soumission sont les deux visages de la traduction, deux masques aux traits mobiles et dessinant ironiquement une même mine honnête.

Au moment où je termine ce texte, Corse Matin du 5 octobre 2019 consacre sa dernière page au feu sacré d’Olmeto, un feu rouge qui refuse de changer de couleur et abolit le sens du voyage, dans ce petit village du Cap Corse. Qu’aurait fait devant une telle permanence le vieil et ubiquiste tragulinu, le célèbre colporteur de Ciosi ? Comment réagirait un car de touristes nippons devant une telle atteinte aux toutes-puissances du schedule et de la claim ?

Je pourrais traduire cet article en japonais, mais la poésie de l’immobilité s’y perdrait pour toujours, dans une langue aujourd’hui si technologique et soucieuse d’efficience.

Contrebandier, c’est un métier.

Ecrivez-moi.

OKUBA

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