Ésotérisme et poésie

Et si la poésie demeurait, dans un monde amnésique et détraqué, emballé sous son propre poids, le lieu où se conserve l’essentiel, voire même le sacré. Il ne faudrait alors peut-être pas tant se récrier sur l’indifférence populaire à l’égard de la poésie que plutôt garder confiance et préserver cette perle du trésor de la langue.

L’idée n’est pas si saugrenue. J’en veux pour preuves deux exemples.

Le premier concerne l’invention du zéro en Inde aux alentours du Vème siècle de notre ère. Cette découverte, déterminante pour l’histoire des mathématiques (songeons à l’importance actuelle, hélas, du langage binaire, composé de 0 et de 1, ou à la prégnance des algorithmes – du nom de Al-Khârezmi, grand mathématicien arabe inventeur de l’algèbre), cette découverte, donc, s’est en effet transmise, les premiers temps, à l’aide de poèmes cryptés. L’agencement des syllabes (des pieds) dans les vers du poème indiquait de manière occulte le secret du zéro de position (voir, pour plus de détails, le livre de Gilles Cosandey, Le secret de l’Occident ). Ce n’est que bien plus tard que le secret se divulgua et que les Arabes, ces grands passeurs d’alors, le diffusèrent jusqu’en Europe avec les autres chiffres autour de l’an 1000 à Al-Andalus, dans l’actuelle Espagne. Où comment une invention qui allait révolutionner le monde fut en quelque sorte initialement couvée dans de petits poèmes.

L’autre exemple concerne la poésie ésotérique, ou le sens ésotérique d’un poème, qu’on retrouve à travers les siècles dans diverses traditions. L’idée-clé, présente dans tous les textes sacrés, est que ces derniers recèlent aussi un sens secret, symbolique, allégorique, spirituel ou métaphysique, et que c’est ce sens dit ésotérique qui constitue l’essentiel du texte, tout comme le noyau d’un fruit, pour reprendre une métaphore traditionnelle. L’herméneutique, cet art de l’interprétation des textes sacrés, constitue alors la capacité à déceler d’autres sens dans les textes et à y retrouver les perles qu’on n’a pas forcément souhaité voir éclore sur toutes les lèvres.

Bien entendu, ces quelques mots font surgir quelques questions troublantes et fondamentales. Comment apprend-on à déceler le sens secret d’un texte ? Doit-on transmettre ce savoir ? Sous quelle forme ? Esotérique aussi dans une sorte de mise en abyme ? Ou encore exotérique, au risque de donner, comme on dit, de la confiture ou des perles aux cochons ? La poésie pourrait être la voie, et de fait elle le fut longtemps et dans de nombreuses traditions, pour transmettre ce savoir d’une façon occulte et plaisante, et a priori innocente. En tout état de cause, tout cela doit nous conforter dans l’idée qu’il n’y a pas à se lamenter outre mesure sur le prosaïsme de notre monde, sa nullité, son intranscendance ou sa bêtise, mais plutôt s’occuper de notre jardin secret en apprenant à y cultiver (à conserver et à transmettre) discrètement le sens sacré des textes. Vaste et beau programme, j’espère que vous en conviendrez.

Eneko Saint-André

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