La fine amor

La fine amor – cette poésie chantée par les troubadours dans les cours seigneuriales – s’est-elle limitée à la poétique médiévale ? Rêve sentimental, quête de perfection, amour exigeant… pourraient aussi qualifier certains poèmes d’Émilienne Kerhoas :

                Seul l’amant véritable, sur un signe, s’engage et prend la mer.

L’amour courtois évite la publicité et se vit dans le secret. Intimité des cœurs que n’officialise aucune déclaration… Émilienne Kerhoas, dans une matière de Bretagne toute personnelle, écrit ainsi un amour qui semble avoir commandé à sa vie et suscité cette « reconnaissance pour vous en qui s’est parfaite mon existence ».
Alors, nostalgie ? Poésie effarouchée, démodée ? Pas du tout ! La modernité lucide de notre contemporaine Émilienne Kerhoas, morte en 2018 à Brest, et qui fut institutrice, ajoute à la tradition de la fine amor, une présence essentielle du corps, le corps « second » des fluides et des matières vouées à la décomposition, un corps qu’on ne peut vaincre, avec ses blessures et ses nœuds :

                    Dans la passion il n’y a pas de place
                    pour deux. Paradoxe terrible, nœud
                   gordien de l’amour.


Où si l’on s’« étonne d’être encore vivante », on n’a d’autre choix que de boire « ce qui jamais n’étanchera [notre] soif ».
C’est la distance d’un amour rêvé et de sa « solitude étrange » que celle que « la violence aime » éclaire pour nous, dans l’évidence d’une existence où l’on n’a rien d’autre à se souhaiter que « à contre-courant, la belle violence [qui] garde sa pourpre ».

Émilienne Kerhoas, Lueurs aiguës et nœuds, éd. La Sirène étoilée

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