Plaisir d’un jour 80

– À Ana María Lainez Blázquez –

Francescu-Micheli Durazzo est ce poète discret qui aime les textes des autres, et les fait vivre dans la langue française. Traducteur mémorable du plus grand ouvrage latiniste du XVIIIe, à savoir le Vir Nemoris de Giuseppe Ottaviano Nobili-Savelli, il se meut avec la même facilité dans l’italien et l’espagnol. Il s’agit donc ici de lui rendre la parole. Ne serait-ce que pour nous libérer de ce monde pesant.

Tout se ressemble
dans la lumière de ce matin d’avril.
L’oiseau et la branche
le linge et le pré
tes yeux et la rivière.
Mon désespoir
d’être absent de toi
penchée sur le ciel
qui ne te parle pas de moi.

Je me suis penché
au-dessus du puits.
Sur la surface
du miroir
qui se dérobe
et rêve de la verticale.

À Guillevic
Lasse de la verticale
mais pleine encore du rêve de Babel.
La ville voudrait s’étendre
jusqu’à l’océan.
Être une côte dont il lécherait
la rocaille et la terre.

Là où finit la terre
j’imagine l’océan
qui danse sur ses crêtes.
La vague.
Est-ce bien la surface en butte
à la lumière
Le fond de l’atmosphère
vacillant sur sa base
où échoue mon regard ?

Tourne ton regard vers le ciel
et vois la mer.
Ou du moins sa lumière
sa couleur
son œil.
Sais-tu que sans le ciel
la mer serait plus noire
que l’encre plus amère ?

Goût amer de la ville
noire d’asphalte et de fumées.
Grisaille de tes larmes
que je ne distingue plus de la pluie.
Tes larmes plus vastes
que mon absence dans ton regard.

Quelle absence
de n’être pas le ciel !
De ne pas éteindre comme lui
la terre
pour lui donner
la tendresse de l’atmosphère !
De n’être pas même un seul
des mille vents qui caressent ses cimes !
De n’être que dans la chute.

Je suis Icare dans sa chute
vers le soleil.
Dans l’inversion de la gravitation.
Y a-t-il pire douleur
que d’être dans sa masse
prisonnier de la surface ?
Pas moyen de s’affranchir
même au sommet d’une montagne.

Le fait de savoir voler est une condition du lecteur de poésie, savoir chuter ne s’enseigne qu’aux plus grands.

Okuba

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Nouvelle année en poésie

– à défaut de se faire –

Les éditions Jas sauvages sont heureuses de pouvoir vous proposer de commencer l’année en poésie! Voici un recueil solaire de Yves Ughes, émouvant, réconfortant, plein de silhouettes fortes et hautes en couleurs. Nous aurons l’occasion de venir vous en parler en 2021 (si la Covid est d’accord), de Marseille à Strasbourg, en passant par Grasse, Montpellier….., etc…. Mais d’ores et déjà, vous pouvez vous délecter à le découvrir par vous-même. Le commentaire de Caroline Labat-Schreiber (voir un extrait ci-dessous) vous communiquera son enthousiasme de lectrice.

Bonne année à tous! Avec la poésie, c’est mieux!

Les éditions Jas sauvages

à défaut de se faire. Voilà un titre qui donne l’impression de laisser filtrer une espèce de regret, celui de l’orgueil abandonné. De fait, quiconque d’un peu lucide est amené à renoncer à la formule tonitruante de ceux qui demeurent imperturbablement fiers d’eux-mêmes : « Je me suis fait tout seul, moi, Madame… » Et cependant la compensation est doublement belle : tout d’abord, elle offre le bien-être de la reconnaissance, voire de l’admiration. Car l’envers de ce manque est profusion, due à d’autres.
Yves Ughes le découvre en observant le courage généreux et la force joyeuse de ses humbles ancêtres et de sa famille émigrée d’Italie, ou le charme sensible d’une amoureuse. Plus largement, il rend grâce à l’existence qui l’a installé dans ce dynamisme d’être, dans l’azur, les senteurs et les saveurs du pays niçois, et dans une voie d’accomplissement de soi, par l’intelligence des livres et les trésors de la culture.
Autrement dit, l’amorce de ce titre ne se comprend que par sa contrepartie tacite, il n’est rien qui ne nous soit donné, transposition de l’apostrophe biblique : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » Une philosophie de la vie s’imprime ainsi dans la formule initiale du livre, ainsi qu’un art discret et pudique de la louange.

Caroline Labat-Schreiber

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Plaisir d’un jour 79

– Un vent d’Égypte –

Shokry Girgis n’est pas Grec, comme son nom pourrait le laisser croire, mais Copte égyptien. Critique d’art à part entière pour la télévision du Caire, il aime particulièrement Magritte. Sans doute parce que l’absurdité du monde est devenue un art de vivre, dans un pays balayé par la terreur et les catastrophes.

L’hymne national

Nous sommes des couteaux,
nos lames crient,
et nos manches sont morts.
Nous savons que nous égorgeons et déchirons
et ne nous trompe pas l’amour du boucher.
Nous sourions à l’animal tandis qu’il souffre.
Ne nous haïssez pas.
Nous sommes des couteaux, nous ne croyons
à aucune affection.
Nous sommes nés ainsi, sans entrailles.

Ils ont placé nos sentiments sur une lame aiguisée.
Notre forgeron nous a créés
pour découper de plus belle
et pour ne pas succomber à la mort.

Ne nous haïssez pas quand nous vous sacrifions.
Nous ne connaissons pas la souffrance
et ne pleurons pas non plus.
Nous ne savons qu’égorger
et la lame aiguisée se répand partout,
sans peur.

Vie

Il ne savait pas lire;
l’ambiguïté des lettres punissait son âme.
Il n’habita jamais une maison.

Ses yeux se confondaient toujours avec les fenêtres.

Il n’aima jamais une femme,
ses sentiments étaient secrets
ils allaient et venaient dans le silence.

Il constata que les amis
les rues et les bars
changeaient inexorablement.

On dit qu’il mourut
lorsqu’il discerna en toute lucidité
la nuit du jour.

Comme ces extraits ne le montrent pas, Girgis est très attaché à l’Eglise, et à sa vision paisible du monde. D’où cette ironie douce qui traverse ses textes, au rythme indolent.

Okuba

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