Plaisir d’un jour 60

– L’art de parler des femmes –

De Pierre Corneille, on a l’impression de tout savoir, mais on ne sait que ce que disent les Lagarde & Michard, et quinze minutes du Cid sur Youtube. Le monde est trop cocasse, intense et volatil, pour se mêler de haute culture. On assimile, c’est déjà pas si mal, et Corneille fait partie du vernis de base.

Qu’il ait ou non été l’homme des comédies de Molière, ce que démontre la lexicographie contemporaine, ne l’empêche pas par ailleurs avec un vocabulaire de quelques cinq cents mots, grosso modo le lexique vivant des banlieusards, d’avoir orné la langue française de quelques-unes de ses réussites les plus éblouissantes. Il y a donc, fondamentalement, un mystère Corneille, et les deux pièces que je rappelle ici, ne le dévoileront pas.

Sur la scène du monde, je m’avance masqué, disait déjà Descartes, sur lequel il y aurait tant à dire aussi, mais qui eut le bon goût de ne se piquer ni de poésie, ni de danse, au grand dam de la si jeune Christine de Suède, ni même de littérature.

A la Marquise

Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m’a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.

Cependant j’ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n’avoir pas trop d’alarmes
De ces ravages du temps.

Vous en avez qu’on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.

Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu’il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle,
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu’autant que je l’aurai dit.

Pensez-y, belle marquise.
Quoiqu’un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu’on le courtise
Quand il est fait comme moi.

Chanson

Si je perds bien des maîtresses,
J’en fais encor plus souvent,
Et mes voeux et mes promesses
Ne sont que feintes caresses,
Et mes voeux et mes promesses
Ne sont jamais que du vent.

Quand je vois un beau visage,
Soudain je me fais de feu,
Mais longtemps lui faire hommage,
Ce n’est pas bien mon usage,
Mais longtemps lui faire hommage,
Ce n’est pas bien là mon jeu.

J’entre bien en complaisance
Tant que dure une heure ou deux,
Mais en perdant sa présence
Adieu toute souvenance,
Mais en perdant sa présence
Adieu soudain tous mes feux.

Plus inconstant que la lune
Je ne veux jamais d’arrêt;
La blonde comme la brune
En moins de rien m’importune,
La blonde comme la brune
En moins de rien me déplaît.

Si je feins un peu de braise,
Alors que l’humeur m’en prend,
Qu’on me chasse ou qu’on me baise,
Qu’on soit facile ou mauvaise,
Qu’on me chasse ou qu’on me baise,
Tout m’est fort indifférent.

Mon usage est si commode,
On le trouve si charmant,
Que qui ne suit ma méthode
N’est pas bien homme à la mode,
Que qui ne suit ma méthode
Passe pour un Allemand.

Pierre Corneille, ou l’art de parler des femmes ?

Okuba

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Poésie estivale à Vence

– Vence “la jolie”
– Vence “Cité des Arts”
– Vence “Label ville en poésie”.


Vence offre un art de vivre, une façon de goûter la vie, de partager la ville avec intensités : gustatives, artistiques, conviviales, poétiques.
L’Association Podio est heureuse de contribuer à l’animation estivale de la Cité, en animant des instants de lectures poétiques. “Éclats de voix, Éclats de vie”. Ce sont des scansions poétiques de 20 minutes, donnant à entendre Brassens, Vian, Prévert, Queneau…”.
Venez donc nous rejoindre, le 6 août et le 20 août. C’est à 20 heures à la Place du Frêne et à 20heures 50 à la Place Godeau. Pour le plaisir partagé des mots.

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Plaisir d’un jour 59

– Grand opéra –

Dans son célèbre essai de 1883, Les poètes maudits, Verlaine lui-même présente l’infortuné Tristan Corbière, décédé huit ans auparavant à l’âge de 29 ans seulement, d’une tuberculose osseuse, dans l’anonymat le plus complet.

I acte (Vêpres).

Dors sous le tabernacle, ô
Figure de cire!
Triple
Châsse vierge et martyre,
Derrière un verre, sous le plomb,

Et dans les siècles des siècles…
Comme c’est long!

Portes-tu ton cœur d’or sur ta robe lamée,
Ton âme veille-t-elle en la lampe allumée?…

Elle est éteinte
Cette huile sainte…
Il est éteint
Le sacristain!…

L’orgue sacré, ses flots et ses bruits de rafale
Sous les voûtes, font-ils frissonner ton front pâle?…
Dans ton éternité sais-tu la barbarie
De mon orgue infernal, orgue de
Barbarie?

Du prêtre, sous l’autel, n’ouïs-tu pas les pas
Et le mot qu’à l’Hostie il murmure tout bas?…


Eh bien ! moi j’attendrai que sur ton oreiller,
La trompette de
Dieu vienne te réveiller!

Châsse, ne sais-tu pas qu’en passant ta chapelle,
De par le
Pape, tout fidèle, Évêque, publicain ou lépreux, a le droit
De t’entr’ouvrir sa plaie et d’en toucher ton doigt?..

À
Saint-Jacques de
Compostelle
J’en ai bien fait autant pour un bout de chandelle.
A ce prix-là je dois baiser la blanche hostie
Qui scelle, sur ta bouche en or, ta chasteté
Close en odeur de sainteté
Cordieu!
Madame est donc sortie?…

II acte (Sabbat).

Je suis un bon ange, ô bel
Ange!
Pour te couvrir, doux gardien…
La terre maudite me tient.

Ma plume a trempé dans la fange…

Hâ! je ne bats plus que d’une aile!…
Prions… l’esprit du
Diable est prompt… —
Ah! si j’étais lui, de quel bond
Je serais sur toi, la
Donzelle !



Ma blanche couronne â ma tête
Déjà s’effeuille ; la tempête
Dans mes mains a brisé mon lys…
Par
Belzébuth ! contre la borne
Je viens de me rompre la corne!
Comme les trucs sont démolis !

III acte (Sereno).

Holà !… je vois poindre un fanal oblique


Flamberge au vent, joli
Muguet!
Sangre
Dios ! rossons le guet!…

Un bonhomme mélancolique
Chante :

Bonsoir
Sefior,
Sefior
Caballero,
Sereno…

Sereno toi-même!
Minuit : second jour de carême,
Prêtez-moi donc un cigaro…

Gracias
La
Vierge vous garde! •
La
Vierge?… grand merci, vieux!

Je sens la moutarde!…


Par
Saint-Joseph!
Señor, que faites-vous ici?


Mais… pas grand’chose et toi, merci.


C’est pour votre plaisir?… —
Je damne les alcade»
De
Tolose au
Guadalété !


Il est un violon, là-bas sous les arcades…


Çà : n’as-tu jamais arrêté

Musset… musset pour sérénade?


Santos !… non, sur la promenade,
Je n’ai jamais vu de mussets…


Son page était en embuscade…


Ah
Caramba !
Monsieur est un señor
Français
Qui vient nous la faire à l’aubade?…

A son sujet, Verlaine écrira : « Corbière était en chair et en os tout bêtement. Son vers vit, rit, pleure très peu, se moque bien, et blague encore mieux. »

Un poète maudit joyeux, si l’on comprend bien. It makes a change.

Okuba

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