Plaisir d’un jour 20

– Qu’as-tu fait de ta jeunesse? –

Verlaine, l’ineffable Verlaine, connut lui aussi le confinement, mais pour d’autres raisons que la nôtre. Sauf si l’on veut retrouver dans le Covid 19 la figure implacable de l’ange exterminateur que fut Rimbaud pour la poésie de son époque. Les associations d’idées ne sont-elles pas la base et le ferment de l’art poétique ? Entre autres.

Pour ma part, j’exigerais des inscrits à tout atelier d’écriture une étude suivie et personnalisée de la paranoïa.

Toujours est-il qu’en ces temps de complotisme, et de déréliction pour certains, la sagesse retrouvée de Verlaine, fût-ce dans le christianisme et à la fin d’un processus de crise existentielle, ouvre une fenêtre sur la sérénité.

Se comprendre, s’accepter, vaste programme pour l’été qui arrive bien vite.

« Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit,
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ? »

Il sera toujours temps de s’amender, et qui sait de s’améliorer plus tard. Pour l’instant, l’on respire l’air pur de ces vers, quasi cristallin.

Okuba

Publié dans Rencontres sur la route | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire

Plaisir d’un jour 19

– Paquebot –

De Jules Supervielle, poète transatlantique, divorcé entre son Uruguay natal et son Paris adoptif, cette invitation au voyage. Ce qui compte c’est le chemin, disait Kafka, entraîné lui-même sur une grande roue interne.

« L’Atlantique est là qui, de toutes parts, s’est généralisé depuis quinze jours, avec son sel et son odeur vieille comme le monde, qui couve, marque les choses du bord, s’allonge dans la chambre
de chauffe, rôde dans

la soute au charbon, enveloppe ce bruit de forge, s’annexe sa flamme

si terrestre, entre dans toutes les cabines,

monte au fumoir, se mêlant aux jeux de cartes, se faufilant entre chaque carte, si bien que tout le navire, et même les lettres qui sont dans les enveloppes

cinq fois cachetées de rouge au fond des sacs

postaux, tout baigne dans une buée, dans une confirmation

marine, comme ce petit oiseau des îles dans sa cage des îles.

La voici la face de l’Atlantique dans cette grande pièce carrée si fière de ses angles en pleine mer,

ce salon où tout feint l’aplomb et l’air solidement attaché

de graves meubles sur le continent,

mais souffre d’un tremblement maritime

ou d’une quiétude suspecte,

même la lourde cheminée avec ses fausses bûches

éclairées à l’électricité qui joue la cheminée de château assise en terre depuis

des siècles.

Que prétend ce calendrier, fixé, encadré, et qui sévèrement annonce samedi 17 juillet,

ce journal acheté à la dernière escale et qui donne des nouvelles des peuples,

ce vieux billet de tramway retrouvé dans ma poche et qui me propose de renouer avec la

Ville?

Que témoignent toutes ces têtes autour de moi,

tous ces agglomérés humains, qui vont et viennent sur le pont de bois en buvant

entre ciel et vagues, promenant leur bilan mortel,

leurs chansons qui font ici des couacs aigrelets, et prétendent qu’il faudrait à cette mer qui prend

toujours et se refuse, quelques cubes en pierre de taille avec fenêtres et

pots de géranium, un coteau dominé par la gare d’un funiculaire et

un drapeau tandis que sur le côté,

des recrues marcheraient une, deux, une, deux, sur un terrain de manœuvre.

Mais sait-elle même qu’il existe l’homme qui fume ces cigares

accoudé au bastingage,

le sait-elle, la mer, cette aveugle de naissance, qui n’a pas compris encore ce que c’est qu’un noyé et le tourne et le retourne sous ses interrogations? »

Ce qui compte, c’est le temps pendant lequel on prend conscience du temps.

Okuba

Publié dans Rencontres sur la route | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire

Plaisir d’un jour 18

La poésie n’a en soi rien à faire avec la politique, encore faut-il que rien ne soit politique. Le poète vit avec les autres, s’il ne vit pas obligatoirement d’eux, et donc il baigne malgré lui dans le modèle de société où il réside. Les poètes, comme toute autre tranche de population, sont traversés par les clivages partisans, capables du pire comme tout un chacun. Ezra Pound fut clairement et fondamentalement fasciste. Il le paya d’une cage de fer à Pise en 1945, selon la légende, et de 13 années d’internement psychiatrique, selon les lois américaines.
Celui qui fut l’ami d’Hemingway, de Yeats, de TS Eliot, de Joyce, etc… a révolutionné les lettres anglaises au tout début des années folles, avant que de prendre fait et cause pour Mussolini.
Je donne ces éléments factuels, car l’art n’excuse pas tout. Et qu’il importe de savoir toujours ce qui se cache derrière un auteur.

Canto LXXVI

« …
J’ai eu pitié des autres
probablement pas assez, et seulement quand cela me convenait parfaitement.
Le paradis n’est pas artificiel,
l’enfer non plus.
Survint Eurus consolateur
et au coucher du soleil la pastorella dei suini
rentrant les cochons, benecomata dea
sous le nuage deux fois ailé
comme plus et moins qu’un jour
près des poteaux de pierre aussi doux que savon où San Vio
rejoint il Canale Grande
entre Salviati et la maison qui était celle de Don Carlos
flanquerai-je tout ça à l’eau.
Le bozze “A Lume Spento”
et près de la colonne Todero
dois-je changer de rive
ou attendre 24 heures,
libre alors, en cela la différence
dans le grand ghetto, qui se dresse à gauche
avec le nouveau pont de l’Era où était cette horreur
Vendramin, Contrarini , Fonda , Fondecho
et Tullio Romano sculpta les sirènes
comme dit le vieux gardien : de sorte que depuis
personne n’a réussi à les sculpter
pour la boîte à bijoux, Santa Maria Dei Miracoli,
Dei Greci, San Giorgo, l’emplacement des crânes
dans le Carpaccio
et dans les fonts baptismaux à droite quand on entre
se trouvent tous les dômes d’or de San Marco
Arachné, che mi porta fortuna, va-t-en filer sur cette corde de tente
Onkle Georges dans Brassitalo’s abbazia
voi che passate per questa via :
D’Annunzio vit-il ici?
dit l’américaine, K.H.
“Je ne sais pas ” dit la vieille Veneziana
“cette lampe est pour la Vierge”.
“Non combattere” dit Giovanna,
voulant dire : travaille pas si fort,
Arachné che mi porta fortuna ;
Athéna, qui te fait du tort?
…. »

Le seul élément « positif » dans cette catastrophe humaine est que Pound, cet anticapitaliste au nom de monnaie britannique, n’eut pas de sang sur les mains. On ne peut pas en dire autant de Sade, par exemple, n’en déplaise à Sollers.

Okuba

Publié dans Rencontres sur la route | Marqué avec , , | Laisser un commentaire