Plaisir d’un jour 56

– Un boxeur éveillé –

L’on revient à Artaud, car s’il est des stylistes aussi étourdissants que lui, rares sont les puncheurs aussi déterminés. Dans la bedaine du gros monde satisfait, Antonin cogne, le souffle long, rageur. Peu de concepts survivent à cette dégelée magnifique.

– Amour –

Et l’amour ? Il faut nous laver
De cette crasse héréditaire
Où notre vermine stellaire
Continue à se prélasser
L’orgue, l’orgue qui moud le vent
Le ressac de la mer furieuse
Sont comme la mélodie creuse
De ce rêve déconcertant
D’Elle, de nous, ou de cette âme
Que nous assîmes au banquet
Dites-nous quel est le trompé
O inspirateur des infâmes
Celle qui couche dans mon lit
Et partage l’air de ma chambre
Peut jouer aux dés sur la table
Le ciel même de mon esprit

– La rue –

La rue sexuelle s’anime
le long de faces mal venues,
les cafés pépiant de crimes
déracinent les avenues.

Des mains de sexe brûlent les poches
et les ventres bouent par-dessous;
toutes les pensées s’entrechoquent,
et les têtes moins que les trous.

Antonin Artaud, ou l’art de réveiller le quotidien de ses rêves de candeur.

Okuba

PS : je conserve la conjugaison du verbe bouillir au présent telle que la conçoit Artaud, elle ouvre sans doute plus de portes dans l’imaginaire du lecteur.

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Plaisir d’un jour 55

– Rester, Partir, au Revoir, Adieu,… –

Wang Wei fut un grand lettré, et donc un grand fonctionnaire. Saint John Perse ou Paul Claudel n’avaient donc rien inventé. Il parvint jusqu’au haut grade de ministre de la droite, avant de se retirer dans son jardin, comme tout bouddhiste qui se respecte.

A la différence de ses très lointains successeurs et collègues, sa poésie, fraîche et subtile, se lit avec beaucoup de plaisir encore aujourd’hui. Peut-on en subsumer pour autant une décadence des ronds de cuir à travers les siècles ?

Je ramasse les copies dans deux heures.

Soir d’automne lors d’un séjour en montagne

Dans la montagne déserte après une pluie fraîche,

L’atmosphère quand vient le soir est d’automne.

La pleine lune entre les pins irradie,

La source claire au dessus des rochers s’épanche.

Les bambous tempêtent au retour des lavandières,

Les nénuphars ondulent sur le passage des pêcheurs.

À son gré dans les fragrances du printemps pour un répit,

Un fils de famille se déciderait à rester.

Les adieux

On descend de cheval, je vous invite à boire.
J’interroge : « Mon cher, où allez-vous ? »
Vous dites n’avoir plus d’entrain,
Et retourner en retraite aux abords des monts du Sud.
Alors il faut partir, je n’interroge pas plus.
Les nuages blancs n’en finissent pas.

Est-ce moi, ou bien n’y a-t-il pas ici comme une prémonition ?
Ces nuages blancs, ces merveilleux nuages qui passent là-bas…

Okuba

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Plaisir d’un jour 54

– Complainte –

Beroalde de Verville était protestant et échappa de justesse à la Saint Barthélemy. Curieux et cultivé, il se forma à différentes disciplines dont l’horlogerie, l’orfèvrerie, la médecine et bien sûr l’alchimie.

Converti au catholicisme, protégé d’Henri IV, cet homme-univers écrivit un ouvrage retentissant Le moyen de parvenir, un banquet imaginaire auquel participaient différents savants et artistes de différentes époques, buvant gaillardement et dissertant, anecdotant et forniquant de temps à autre, car cela est bon pour le teint. Le livre fut fort apprécié des dames de l’époque dit-on, qui venaient elles aussi à la librairie et à ses trésors nouveaux.

D’un triste désespoir ma vie je bourrelle,
Je la veux obscurcir d’une nuit éternelle,
Puisque je suis si loin de mon heureux soleil,
Car sans âme je vis, sans poumon je respire,
Et absent de mon bien mon douloureux martyre
Ensevelit mon coeur sous l’oublieux sommeil.

Je vis, je ne vis pas, je meurs, je ne meurs pas,
Il n’y a point de vie, il n’est point de trépas,
Mais un ingrat destin sans cesse me tourmente,
Car je ne puis mourir pour ce que je suis mort,
Et je ne suis pas mort, pour autant que mon sort
Fait qu’encore dans moi un vain esprit se sente.

Je ne suis pas vivant, pour autant que mon coeur
Ne reçoit mouvement, puissance ni chaleur,
Que des heureux brasiers que l’amour y attise :
Je ne suis pas éteint, je ne fais que languir
Pressé de mon tourment : car je ne puis mourir
Si loin de la beauté dont la vie j’ai prise.

Éloigné de mon feu je ne puis m’attiser,
Éloigné de ma mort je ne puis expirer,
Ainsi faut que je vive et faut que je trépasse,
En ma vie est ma mort, en mon bien ma douleur,
En ma nuit ma lumière, en mon mal mon bonheur,
Ainsi mon sort divers même soin me compasse.

Celle qui a ravi par sa force mon coeur,
Qui le fait vivre en moi par sa douce rigueur,
Et qui par ses beaux yeux humble fière, le tue,
L’ôte cruellement, le remet doucement,
Me l’arrache humblement, me le rend fièrement,
Gouvernant mes destins d’une sorte inconnue.

Je veux en mon ennui fondre en larmes de feu,
Et dans mon feu glacé consumer peu à peu,
Tirant de mes poumons par torrent mon haleine,
Je veux sans m’épargner distiller en humeur,
M’évanouir en air, au fort de ma chaleur,
Pour n’être n’étant point une semblance vaine.

Je veux être un beau mort vivant entre les morts,
Mourant entre les vifs par les cruels efforts
Du sort inévitable à mes désirs contraire,
Et comme on jette au loin ceux qui sont trépassés,
Je fuirai aux déserts tant que mes nerfs cassés
Fassent mourir d’un mort, par la mort la misère.

Je ne veux plus chercher au monde de pitié,
Je ne veux plus loger en mon coeur d’amitié,
Puisqu’elle cause en moi la cause de ma haine ;
Si ferai, la pitié encor je chercherai,
Pour enfin être aimé, encore j’aimerai,
Possible en ce faisant j’adoucirai ma peine.

Non non, je veux périr : car d’un destin heureux
Témoignant à jamais mon dommage amoureux,
Je vivrai par ma mort, je mourrai par ma vie,
Un dernier désespoir mon coeur consolera,
Et contente à la fin mon âme sortira
Des ceps qui si longtemps l’ont tenue asservie.

Larmes toutes de sang montreront ma douleur,
Les visibles soupirs des fragments de mon coeur
Seront justes témoins du malheur que j’endure,
Mes cris remplis d’effroi petits corps deviendront,
Qui soin, mort, craint, horreur aux hommes montreront
Tant que je tramerai ma cruelle aventure.

Le ciel sèche mes pleurs, humecté mes soupirs,
Mes cris sont emportés sur l’aile des zéphyrs,
Et je lamente en vain en ma peine ennuyeuse ;
Pourquoi par mon souci me rends-je furieux?
Las! pourquoi tant de pleurs écoulent de mes yeux,
Si je ne rends par eux ma fortune piteuse?

Mes soupirs sont si doux, je lamente si bien,
Et toutefois mes pleurs ne me profitent rien,
Car un sort envieilli s’aigrit en ma détresse.
Que je poursuive donc et d’un gentil désir,
Bravant le fier destin, je vive pour mourir,
Et meure pour encor vivre pour ma maîtresse!

Quand je serai perdu on me regrettera,
Et ce petit regret que de moi on aura,
Si possible on en a, contentera mon âme,
Je vais donc ès déserts mort attendre la mort,
Me souvenant toujours de l’agréable sort
Des effets bien heureux de ma plus chaste flamme.

Enfin bois et rochers où je fais ma complainte,
Lors que pressé de mal dont mon âme est atteinte,
Je me consume en pleurs, en douleurs, en soupirs,
Celez-moi, perdez-moi, et dessous vos ténèbres,
Amortissant le son de mes plaintes funèbres,
Éteignez mon amour, ma vie et mes désirs.

Que peut-on dire après cela ?

Okuba

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