Plaisir d’un jour 96

Jacques Prével ou le palindrome tragique
1915 – 1951

Un vrai mort-vivant de l’entre-deux guerres, de l’entre-deux mondes, celui des sanas et celui des théâtreux, celui des chanceux de petit pot et des perdants humiliés. Il était né à Bolbec, Seine-Maritime, une ville presque proustienne, où il fut presque reconnu, puisqu’une école maternelle y porte le nom de Jacques Prévert. Malheur aux rêveurs !

La maison tremble

La maison tremble et se maintient dans la tempête
La maison où je suis relégué tel un mort
Tel un vivant dont la vie explosive
Fut une menace pour la fabuleuse cité que je draguais
Forme brûlante et vaine
De mon délire et de ma joie démente
Jusqu’au sang qui coula de mes lèvres
Jusqu’à l’agonie de mon exil
Jusqu’à l’exil ici dans la tempête
Quand le soleil illumine le brouillard et la pluie
Avant de disparaître
Et que je suis solitaire et impuissant
Même à me souvenir

Non je ne veux plus faire raisonner les mots comme autrefois

Non je ne veux plus faire résonner les mots comme
autrefois
Avec cette férocité qui me broyait le cœur
Je suis assis ce soir
Le dix-neuf mars mille neuf cent cinquante
Dans mon vieux fauteuil de malade
Et je regarde la nuit qui tombe
Mon chat est entré en tapinois
Je le flatte
C’est mon seul ami de ces jours de deuil
Éloigné en exil
Avec la presque totalité d’un monde délirant
Cette douleur au poumon droit
Et l’impossibilité d’écrire
Et tout ce que j’ai perdu dans cette conquête
Ma force la joie de vie et mon amour et
Même le bruit du vent et de la pluie

En dérive vers l’absolu

En dérive vers l’absolu
Il ne me reste qu’à enfreindre l’ordre
De toute justice
Pour me détacher sans consentement
De sa violence qui m’accable
J’ai vécu dans la confusion
Je suis mort de la confusion
Pour ma défense qu’aurai-je à dire
Mes forces se détruisent et me détruisent dans
L’égarement
Je suis un criminel
Qui n’a pas compris le geste simulé

Frères podiophiles qui après lui vivez, donc ne l’oubliez…

Okuba

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Plaisir d’un jour 95

– Hégesippe Moreau –

Hégesippe Moreau, dont on ne sait plus rien aujourd’hui, traversa le début du XIXe siècle en étoile filante de la misère. Funambule de la tuberculose, il crache ses vingt-huit ans comme autant de poumons infectés et sonores, éblouissant les médecins à défaut des esthètes. Ceux-ci ne pourront rien connaître de son art déclamatoire ; avant que d’être publié, il décède à l’hospice de la Charité, dernier clin d’œil d’une vie lugubre et illuminée, entre séminaire, révolte et imprimerie.

À des jeunes gens qui avaient
désigné outrageusement M. B***
dans un lieu public


Point d’injure ! silence autour du vieillard blême,
Dernier représentant de l’époque problème.
Les aînés sont tous morts ; nous qui les comprenons,
Amis, la haine est là, défendons bien leurs noms.

Fable

« Que je suis bien sous mon ciel de cristal !
À me nourrir la terre est épuisée ;
À moi chaleur et lumière et rosée :
Certes, je suis un noble végétal ! »
Ainsi parlait maint cornichon sous verre :
Le jardinier passe, et, d’un ton sévère,
À ces vantards dit : « Taisez-vous, mes fils :
Un coup de vent peut briser votre cloche ;
Vous mûrissez, et le bocal approche ;
Encore un jour, et vous serez confits. »

Hélas ! hélas ! philosophe, astronome,
D’un ciel étroit coiffés, quand nous marchons,
Fiers et clamant : « L’homme est tout, gloire à l’homme ! »
Dieu tonne et dit : « Taisez-vous, cornichons ! »

À un auteur hermaphrodite

Fée ou démon, magicienne ou sorcier,
Je te maudis de grand cœur et pour cause :
Depuis hier je suis ton créancier.
Quand j’implorais un sourire de Rose,
La pauvre enfant sanglotait sur ta prose ;
Elle y perdit un bon quart d’heure, et moi,
Mille baisers, baisers de bon aloi,
Baisers sonnants… Adonc, Muse immortelle,
En t’acquittant, fais acte de vertu ;
Mille baisers sont une bagatelle ;
Tu me les dois : quand donc me paieras-tu ?

Walter Benjamin le loua fort, soupçonnant derrière cette figure juvénile de la poésie quelque masque inattendu de l’éternelle faucheuse, croyant reconnaître surtout un frère de mésaventure. Les littératures en regorgent par trop.

Okuba

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Plaisir d’un jour 94

Jean de Sponde, un Basque tiens donc, déjà ami d’Henri IV lorsqu’il n’était que roi de Navarre, converti comme lui au catholicisme, et donc voué à la haine immortelle des méchants de tous bords. Son œuvre, brûlée par les Protestants, honnie par les Catholiques, faillit disparaître, jusqu’à ce que Marcel Arland, un écrivain amoureux de la littérature des autres, la fasse renaitre.

Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine

Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine
Je le veux avec peine encore conserver,
Tardif a reposer, prompt a me relever,
Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne.
Encor que des mes yeux la garde plus certaine
Aupres de son sejour ne te puisse trouver,
Et qu’il me peut encor en l’absence arriver
Qu’un autre plus prochain me l’empoigne et l’emmaine.
Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi,
La seule foy m’asseure et m’oste le soucy:
Et ne chanera point pourveu que je ne change.
Il faut tenir bon œil et bon pied sur ce point,
A gaigner un beau bien on gaigne une loüange,
Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulans ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens déschiré!
Et l’esclat de mon ame est si bien alteré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë:
Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et luy de l’avoir veuë.

Ma belle languissait dans sa funeste couche

Ma belle languissait dans sa funeste couche
Où la mort ces beaux yeux de leurs traits désarmait,
Et le feu dans sa moëlle allumé consumait
Les lys dessus son front, les roses sur sa bouche.

L’air paraissait autour tout noir des nuits funèbres
Qui des jours de la vie éteignent le flambeau
Elle perdait déjà son corps dans le tombeau,
Et sauvait dans le Ciel son âme des ténèbres.

Toute la terre était de deuil toute couverte
Et son reste de beau lui semblait odieux :
L’âme même sans corps semblait moins belle aux Dieux,
Et ce qu’ils en gagnaient leur semblait une perte.

Je le sus, et soudain mon cœur gela de crainte
Que ce rare trésor ne me fût tout ravi :
S’il l’eût été, je l’eusse incontinent suivi,
Ainsi que l’ombre suit une lumière éteinte.

Notre fortune enfin de toutes parts poussée,
A force de malheur fut prête à renverser
Ma belle en se mourant, et moi pour me presser
Moi-même de ce mal dont elle était pressée.

L’Amour, qui la voyait cruellement ravie,
S’enflamme de colère à voir mourir son feu,
Accourt tout aussitôt, en trouve encore un peu,
L’évente de son aile, et lui donne la vie…

On a accusé ce grand poète baroque d’à peu près tous les vices, y compris celui d’alchimie. Accueillons-le aujourd’hui avec bienveillance.

Okuba

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