Plaisir d’un jour 94

Jean de Sponde, un Basque tiens donc, déjà ami d’Henri IV lorsqu’il n’était que roi de Navarre, converti comme lui au catholicisme, et donc voué à la haine immortelle des méchants de tous bords. Son œuvre, brûlée par les Protestants, honnie par les Catholiques, faillit disparaître, jusqu’à ce que Marcel Arland, un écrivain amoureux de la littérature des autres, la fasse renaitre.

Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine

Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine
Je le veux avec peine encore conserver,
Tardif a reposer, prompt a me relever,
Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne.
Encor que des mes yeux la garde plus certaine
Aupres de son sejour ne te puisse trouver,
Et qu’il me peut encor en l’absence arriver
Qu’un autre plus prochain me l’empoigne et l’emmaine.
Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi,
La seule foy m’asseure et m’oste le soucy:
Et ne chanera point pourveu que je ne change.
Il faut tenir bon œil et bon pied sur ce point,
A gaigner un beau bien on gaigne une loüange,
Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulans ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens déschiré!
Et l’esclat de mon ame est si bien alteré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë:
Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et luy de l’avoir veuë.

Ma belle languissait dans sa funeste couche

Ma belle languissait dans sa funeste couche
Où la mort ces beaux yeux de leurs traits désarmait,
Et le feu dans sa moëlle allumé consumait
Les lys dessus son front, les roses sur sa bouche.

L’air paraissait autour tout noir des nuits funèbres
Qui des jours de la vie éteignent le flambeau
Elle perdait déjà son corps dans le tombeau,
Et sauvait dans le Ciel son âme des ténèbres.

Toute la terre était de deuil toute couverte
Et son reste de beau lui semblait odieux :
L’âme même sans corps semblait moins belle aux Dieux,
Et ce qu’ils en gagnaient leur semblait une perte.

Je le sus, et soudain mon cœur gela de crainte
Que ce rare trésor ne me fût tout ravi :
S’il l’eût été, je l’eusse incontinent suivi,
Ainsi que l’ombre suit une lumière éteinte.

Notre fortune enfin de toutes parts poussée,
A force de malheur fut prête à renverser
Ma belle en se mourant, et moi pour me presser
Moi-même de ce mal dont elle était pressée.

L’Amour, qui la voyait cruellement ravie,
S’enflamme de colère à voir mourir son feu,
Accourt tout aussitôt, en trouve encore un peu,
L’évente de son aile, et lui donne la vie…

On a accusé ce grand poète baroque d’à peu près tous les vices, y compris celui d’alchimie. Accueillons-le aujourd’hui avec bienveillance.

Okuba

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Plaisir d’un jour 93

– Notions de géométrie –

Avec Guillevic Sphère – ou encore Eugène, pour ceux qui aiment la rectitude administrative –, cet homme rond doté d’un esprit plein, entrons dans un domaine qui est rarement celui des poètes, celui de la géométrie, considérée ici comme science de la démesure des mètres. Géo n’est donc qu’un pseudo, derrière lequel nous pouvons tous apprendre facilement. Ou bien vivre en cancres.

Ça frappe

J’entends qu’on frappe.
Disons : ça frappe.
Ne sais pas quoi,
Pas où, pas qui.
Ça frappe, ça frapouille,
Ça cogne, ça tapouille.
Et ça fait comme un bruit
Dans l’espace en vacances.
Je ne sais pas pourquoi
Ça cogne, mais j’écoute.

Camarade corbeau

Qu’est-ce que tu as de plus que moi,
Camarade corbeau?

Tu évolues dans les trois dimensions,

C’est entendu, et les labours

Te préfèrent.

Mais pose tes questions.

Carré

Chacun de tes côtés
S’admire dans les autres.

Où va sa préférence ?
Vers celui qui le touche
Ou vers celui d’en face ?

Mais j’oubliais les angles
Où le dehors s’irrite

Au point de t’enlever
Les doutes qui renaissent.

Triangle isocèle

J’ai réussi à mettre
Un peu d’ordre en moi-même.
J’ai tendance à me plaire.

Triangle équilatéral

Je suis allé trop loin
Avec mon souci d’ordre.
Rien ne peut plus venir.

Droite

Au moins pour toi,
Pas de problème.

Tu crois t’engendrer de toi-même
À chaque endroit qui est de toi,

Au risque d’oublier
Que tu as du passé,
Probablement au même endroit.

Ne sachant même pas
Que tu fais deux parties
De ce que tu traverses,

Tu vas sans rien apprendre
Et sans jamais donner.

Bon, je ramasse les copies dans deux heures. Sursum corda.

Okuba

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Plaisir d’un jour 92

– Métaphysique de la rose de sable –

Un long extrait de Louhaïbi Moncef, pour laisser à sa voix profonde et éraillée le temps de chanter, et à nous le temps de l’écouter attentivement, dans le silence de notre âme. Titulaire du “ Sheikh Zayed Book Awards ” 2019 (prix littéraire des Emirats Arabes Unis), ce Tunisien de 71 ans perpétue une école, celle de la liberté d’aller dans la langue, rechercher les fleurs de style.

À chaque fois que je dis “je suis arrivé” une fenêtre s’éteint
et une autre s’allume!
(est-ce le faisceau soyeux d’un éclair qui accouple la nuit à l’ombre
ou est-ce la rose dans la désolation du Sahara
qui se laisse guider par le silex des rois? )…

A chaque fois que je dis” je suis arrivé”,une fenêtre veillant en pleine lumière,
s’éteint, et aucune chauve-souris n’entame ma nuit, par des ailes de velours.
” Puis-je entrer?”
– Qui ?!..Personne n’habite cette maison!
– Et la voix que…?!
-Aucune voix…celle-ci est un temps qui nous traverse comme une ombre…
et, même moi. je ne suis plus là… pour l’écouter.

Viendra-t-elle donc de la nuit qui n’est pas encore venue?
Le songe me retire du sommeil.
Mon ciel est une pierre que bâtit l’encre de la nuit
Est-t-elle nuit ou lait noir dans ma paume?
Est–elle mer ivre d’eau ou ombre d’une aile à plumes blanches?

Moi qui vis dans mes doigts,
chaque nuit je dis:”la nuit s’éclaire à la lumière des étoiles éteintes”.
Chaque nuit je descends dans ta nuit sans te croiser.
Chaque nuit je grave dans son mur, ton ombre, pour que je t’oublie.
Rien de ta nuit dans ma main, sauf une faute que j’ai nommée (la) mort
et une ombre endormie dans mes doigts.

Avec les doigts des palmiers,le Sahara nous accueille.
Que nous y entrons!
Toute ombre est aveugle.
Toute branche est source d’eau.
Nous verrons les choses qui saignent dans leurs noms:
ni la rose sait qu’elle est rose
ni le soleil qui cloche sur les dunes
sait qu’il est soleil
ni le Sahara où nous nous laissons guider,par des pas aveugles,
sait qu’il est Shara
ni toi,sur le croisement de mes routes,
sais que tu es toi.
Cet amour est une cinquième saison entre deux automnes
ni moi,avec toi, sais que je suis moi.

Elle: -La nuit?
Il: -Enfance du jour.
Elle: -L’ébène?
Il:-Pin à raisins.
Elle:-L’aube?
Il:-Ombre et cendre.
Elle:-L’île?
Il:-Songe d’une mer énivrée d’eau.
Elle:-La mer donc?
Il:-Le “r” est cloche d’eau qui coule comme ci …comme ça.
Elle:-Le”m”?
Il:-Tantôt coquillage éclos
Tantôt pierre close.
Elle:-Le “e”?
Il:-Nuit de mer pliant sa nuit.
Elle:-La lettre?
Il:-Ombre de son ou arc d’écho.
Elle:-Le nom?
Il:-Songe d’une lettre.
Elle:-L’image?
Il:-Songe d’un nom.
Elle:-Le Sahara?
Il:-Eau.
Elle:-Qui s’y baigne?
Il:-Ma soif.
Elle:-La rose de sable?
Il:-Toi.
Elle:-Quest-ce que chuchote l’encre au blanc?
Il:-La langue muette.
Elle:-La femme?
Il:-Terre par-delà la nuit.
Elle:-L’ombre?
Il:-Cendre de lumière.
Elle:-Alors qu’elle demeure pour l’ombre de l’ange qui pend dans la nuit?
Il:-Ma chanson.
Elle:-Et l’arc-en-ciel qui s’endort chaque automne sur l’épaule de la mosquée..
A quoi songe-t-il?
Il:-A ce que j’attache dans sa cloche l’ombre de ma chanson.
Elle:-Que demandes-tu à cette nuit ?
Il:-Une foudre..pour que je nourrisse la mémoire du Sahara dans une rose de sable ou dans une
graine de sable.
Elle:-Encore?
Il:-Une foudre..pour que je vois ces herbes blanches dans l’écume des cuises.
Elle:-Encore?
Il:-Une foudre.. pour que je vois une graine noire de sel qui se rosit dans l’ombre des seins et une
eau qui veille dans l’eau.
Elle: -La mort?
Il:-Fenêtre décorative sur un mur aveugle.
Elle:-…..…
Il:-………

Je demande à la rose:
-Qu’est ce que la mort fait de nous?
-Elle ouvre des portes sans les fermer
et elle ferme des portes sans les ouvrir.

La rose de sable est un tombeau
où le Sahara naît et meurt.
Serait-il possible donc de tromper
l’eau qui la lave,
le soleil qui l’éteint,
le vent qui en tire de l’or ou des feuilles?
Serait-il possible d’habiter la mort qui habite la nuit de la rose close?

La première chose que la nuit allume…c’est nos yeux
et nous veillons dans leurs ombres mêmes…
Les yeux sont la dernière chose que la mort éteint.
Alors tire sur moi -un par un –
tous les rideaux de l’oubli.

Pour ceux qui veulent continuer l’expérience, je recommande cet entretien sur France Culture (heureusement que nous avons cette radio!):
Moncef Ouhaibi (Tunisie) & Sonia Chiambretto (France/Algérie)
Il est bon parfois de savoir par quel chemin les poètes passent avant que de demeurer.

Okuba

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