Plaisir d’un jour 93

– Notions de géométrie –

Avec Guillevic Sphère – ou encore Eugène, pour ceux qui aiment la rectitude administrative –, cet homme rond doté d’un esprit plein, entrons dans un domaine qui est rarement celui des poètes, celui de la géométrie, considérée ici comme science de la démesure des mètres. Géo n’est donc qu’un pseudo, derrière lequel nous pouvons tous apprendre facilement. Ou bien vivre en cancres.

Ça frappe

J’entends qu’on frappe.
Disons : ça frappe.
Ne sais pas quoi,
Pas où, pas qui.
Ça frappe, ça frapouille,
Ça cogne, ça tapouille.
Et ça fait comme un bruit
Dans l’espace en vacances.
Je ne sais pas pourquoi
Ça cogne, mais j’écoute.

Camarade corbeau

Qu’est-ce que tu as de plus que moi,
Camarade corbeau?

Tu évolues dans les trois dimensions,

C’est entendu, et les labours

Te préfèrent.

Mais pose tes questions.

Carré

Chacun de tes côtés
S’admire dans les autres.

Où va sa préférence ?
Vers celui qui le touche
Ou vers celui d’en face ?

Mais j’oubliais les angles
Où le dehors s’irrite

Au point de t’enlever
Les doutes qui renaissent.

Triangle isocèle

J’ai réussi à mettre
Un peu d’ordre en moi-même.
J’ai tendance à me plaire.

Triangle équilatéral

Je suis allé trop loin
Avec mon souci d’ordre.
Rien ne peut plus venir.

Droite

Au moins pour toi,
Pas de problème.

Tu crois t’engendrer de toi-même
À chaque endroit qui est de toi,

Au risque d’oublier
Que tu as du passé,
Probablement au même endroit.

Ne sachant même pas
Que tu fais deux parties
De ce que tu traverses,

Tu vas sans rien apprendre
Et sans jamais donner.

Bon, je ramasse les copies dans deux heures. Sursum corda.

Okuba

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Plaisir d’un jour 92

– Métaphysique de la rose de sable –

Un long extrait de Louhaïbi Moncef, pour laisser à sa voix profonde et éraillée le temps de chanter, et à nous le temps de l’écouter attentivement, dans le silence de notre âme. Titulaire du “ Sheikh Zayed Book Awards ” 2019 (prix littéraire des Emirats Arabes Unis), ce Tunisien de 71 ans perpétue une école, celle de la liberté d’aller dans la langue, rechercher les fleurs de style.

À chaque fois que je dis “je suis arrivé” une fenêtre s’éteint
et une autre s’allume!
(est-ce le faisceau soyeux d’un éclair qui accouple la nuit à l’ombre
ou est-ce la rose dans la désolation du Sahara
qui se laisse guider par le silex des rois? )…

A chaque fois que je dis” je suis arrivé”,une fenêtre veillant en pleine lumière,
s’éteint, et aucune chauve-souris n’entame ma nuit, par des ailes de velours.
” Puis-je entrer?”
– Qui ?!..Personne n’habite cette maison!
– Et la voix que…?!
-Aucune voix…celle-ci est un temps qui nous traverse comme une ombre…
et, même moi. je ne suis plus là… pour l’écouter.

Viendra-t-elle donc de la nuit qui n’est pas encore venue?
Le songe me retire du sommeil.
Mon ciel est une pierre que bâtit l’encre de la nuit
Est-t-elle nuit ou lait noir dans ma paume?
Est–elle mer ivre d’eau ou ombre d’une aile à plumes blanches?

Moi qui vis dans mes doigts,
chaque nuit je dis:”la nuit s’éclaire à la lumière des étoiles éteintes”.
Chaque nuit je descends dans ta nuit sans te croiser.
Chaque nuit je grave dans son mur, ton ombre, pour que je t’oublie.
Rien de ta nuit dans ma main, sauf une faute que j’ai nommée (la) mort
et une ombre endormie dans mes doigts.

Avec les doigts des palmiers,le Sahara nous accueille.
Que nous y entrons!
Toute ombre est aveugle.
Toute branche est source d’eau.
Nous verrons les choses qui saignent dans leurs noms:
ni la rose sait qu’elle est rose
ni le soleil qui cloche sur les dunes
sait qu’il est soleil
ni le Sahara où nous nous laissons guider,par des pas aveugles,
sait qu’il est Shara
ni toi,sur le croisement de mes routes,
sais que tu es toi.
Cet amour est une cinquième saison entre deux automnes
ni moi,avec toi, sais que je suis moi.

Elle: -La nuit?
Il: -Enfance du jour.
Elle: -L’ébène?
Il:-Pin à raisins.
Elle:-L’aube?
Il:-Ombre et cendre.
Elle:-L’île?
Il:-Songe d’une mer énivrée d’eau.
Elle:-La mer donc?
Il:-Le “r” est cloche d’eau qui coule comme ci …comme ça.
Elle:-Le”m”?
Il:-Tantôt coquillage éclos
Tantôt pierre close.
Elle:-Le “e”?
Il:-Nuit de mer pliant sa nuit.
Elle:-La lettre?
Il:-Ombre de son ou arc d’écho.
Elle:-Le nom?
Il:-Songe d’une lettre.
Elle:-L’image?
Il:-Songe d’un nom.
Elle:-Le Sahara?
Il:-Eau.
Elle:-Qui s’y baigne?
Il:-Ma soif.
Elle:-La rose de sable?
Il:-Toi.
Elle:-Quest-ce que chuchote l’encre au blanc?
Il:-La langue muette.
Elle:-La femme?
Il:-Terre par-delà la nuit.
Elle:-L’ombre?
Il:-Cendre de lumière.
Elle:-Alors qu’elle demeure pour l’ombre de l’ange qui pend dans la nuit?
Il:-Ma chanson.
Elle:-Et l’arc-en-ciel qui s’endort chaque automne sur l’épaule de la mosquée..
A quoi songe-t-il?
Il:-A ce que j’attache dans sa cloche l’ombre de ma chanson.
Elle:-Que demandes-tu à cette nuit ?
Il:-Une foudre..pour que je nourrisse la mémoire du Sahara dans une rose de sable ou dans une
graine de sable.
Elle:-Encore?
Il:-Une foudre..pour que je vois ces herbes blanches dans l’écume des cuises.
Elle:-Encore?
Il:-Une foudre.. pour que je vois une graine noire de sel qui se rosit dans l’ombre des seins et une
eau qui veille dans l’eau.
Elle: -La mort?
Il:-Fenêtre décorative sur un mur aveugle.
Elle:-…..…
Il:-………

Je demande à la rose:
-Qu’est ce que la mort fait de nous?
-Elle ouvre des portes sans les fermer
et elle ferme des portes sans les ouvrir.

La rose de sable est un tombeau
où le Sahara naît et meurt.
Serait-il possible donc de tromper
l’eau qui la lave,
le soleil qui l’éteint,
le vent qui en tire de l’or ou des feuilles?
Serait-il possible d’habiter la mort qui habite la nuit de la rose close?

La première chose que la nuit allume…c’est nos yeux
et nous veillons dans leurs ombres mêmes…
Les yeux sont la dernière chose que la mort éteint.
Alors tire sur moi -un par un –
tous les rideaux de l’oubli.

Pour ceux qui veulent continuer l’expérience, je recommande cet entretien sur France Culture (heureusement que nous avons cette radio!):
Moncef Ouhaibi (Tunisie) & Sonia Chiambretto (France/Algérie)
Il est bon parfois de savoir par quel chemin les poètes passent avant que de demeurer.

Okuba

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Plaisir d’un jour 91

– A l’ombre de l’ombre –

Marocain ayant fait ses études supérieures en Espagne Larbi El Hati renoue avec la grande tradition du passage culturel entre Occident et Maghreb. Élevé dans la culture soufie, homme de nulle part, frère ignoré et donc citoyen du monde par défaut, il vit libre, et écrit de même.

III

La mémoire déchire la solitude.
Ella la démolit comme un œuf pourri.
Son voyage ne répond pas à la crevasse.
Elle ne révèle pas le vol interdit
ni les yeux qui, seuls, attendent.

La voix nocturne des muezzins
se précipite dans le vide sans un dieu
pour cette bouche creuse.
Elle augure le froid du crépuscule.

Nous marchons ensemble vers la nuit.
Une détresse muette nous accompagne.

Nous pensons à l’origine de l’aube,
et à l’instinct qui parle quand
tout est silence.
Nous inventons le hammam impossible.

C’est l’heure.
Purifions-nous de l’agonie
qui nourrit la rage voilée
et le désamour quand, enfin, il prend
la parole.

Il pleut

Tu parcours mon corps
dans les gouttes chaudes
de cet automne,
mûr comme la lassitude.
Tu voyages dans mes illusions
comme une lumière tiède
et l’étincellement de l’eau
qui me purifie,
lorsque tu murmures
le désir de marcher avec moi.

La maison est vide.
L’obscurité noie la conscience.
Cela sent la terre mouillée.
Nous allons à l’ombre de l’ombre.
Je veux toucher tes cheveux.

Mots paisibles qui trahissent de sourdes inquiétudes, donner à la vie un visage toujours agréable, vaste programme en vérité. A l’ombre de l’ombre…

Okuba

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