Plaisir d’un jour 50

– Nuit obscure –

On a dit et écrit beaucoup de choses sur ce poème de Saint Jean de la Croix, et j’y renvoie ceux qui voudraient chercher les doubles et triples sens des expressions. La poésie mystique n’est pas si différente en cela de la poésie païenne, et la foi de ces écrivains n’est pas si éloignée de ce feu intérieur qui brûlait Rimbaud et le poussait, détaché de tout sinon de l’azur, sur les routes poussiéreuses.

Pendant une nuit obscure,
Enflammée d’un amour inquiet,
Ô l’heureuse fortune !
Je suis sortie sans être aperçue,
Lorsque ma maison était tranquille.


Étant assurée et déguisée,
Je suis sortie par un degré secret,
Ô l’heureuse fortune !
Et étant bien cachée dans les ténèbres,
Lorsque ma maison était tranquille.


Pendant cette heureuse nuit,
Je suis sortie en ce lieu secret
Où personne ne me voyait,
Sans autre lumière,
Que celle qui luit dans mon cœur
.

Elle me conduisit
Plus sûrement que la lumière du midi,
Où m’attendait
celui qui me connaît très bien,
Et où personne ne paraissait.


Ô nuit qui m’a conduite !
Ô nuit plus aimable que l’aurore !
Ô nuit qui as uni
le bien-aimé avec la bien-aimée,
en transformant l’amante en son bien-aimé.


Il dort tranquille dans mon sein
qui est plein de fleurs,
et que je garde tout entier pour lui seul :
je le chéris
et le rafraîchis avec mon éventail de cèdre.


Lorsque le vent de l’aurore
fait voler ses cheveux,
il m’a frappé le cou avec sa main douce
et paisible,
et il a suspendu tous mes sens.


En me délaissant et en m’oubliant moi-même,
j’ai penché mon visage sur mon bien aimé.
Toutes choses étant perdues pour moi,
je me suis quittée et abandonnée moi-même,
en me délivrant de tout soin entre les lys blancs.

La nuit obscure est la face théologique du soleil noir, figure alchimique supérieure, et cette expérience se dit entre soi et soi. Si l’on a encore conservé la bonne habitude de se parler à voix basse. Artaud vous le dira, il ne faut jamais parler à voix haute.

Okuba

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Plaisir d’un jour 49

– Épitafe de François Rabelais –

Lorsque de grands esprits se rencontrent et font commerce, ainsi que le permet la bibliothèque d’un honnête homme, ils se découvrent des affinités parfois insoupçonnables. Ainsi de cet épitaphe d’un poète qui symbolisa la délicatesse envers un médecin qui éleva la goinfrerie au rang d’un très bel art. La rose au service du vin et des rôts en quelque sorte.

Si d’un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Se fait de la corruption,
Une vigne prendra naissance
De l’estomac et de la pance
Du bon Rabelais, qui boivoit
Tousjours ce pendant qu’il vivoit
La fosse de sa grande gueule
Eust plus beu de vin toute seule
(L’epuisant du nez en deus cous)
Qu’un porc ne hume de lait dous,
Qu’Iris de fleuves, ne qu’encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l’a veus
Tant fût-il matin, qu’il n’eut beu,
Et jamais au soir la nuit noire
Tant fut tard, ne l’a veu sans boire.
Car, alteré, sans nul sejour
Le gallant boivoit nuit et jour.
Mais quand l’ardante Canicule
Ramenoit la saison qui brule,
Demi-nus se troussoit les bras,
Et se couchoit tout plat à bas
Sur la jonchée, entre les taces :
Et parmi des escuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Alloit dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en sa fange
Puis ivre chantoit la louange
De son ami le bon Bacus,
Comme sous lui furent vaincus
Les Thébains, et comme sa mere
Trop chaudement receut son pere,
Qui en lieu de faire cela
Las ! toute vive la brula.
Il chantoit la grande massue,
Et la jument de Gargantüe,
Son fils Panurge, et les païs
Des Papimanes ébaïs :
Et chantoit les Iles Hieres
Et frere Jan des autonnieres,
Et d’Episteme les combas :
Mais la mort qui ne boivoit pas
Tira le beuveur de ce monde,
Et ores le fait boire en l’onde
Qui fuit trouble dans le giron
Du large fleuve d’Acheron.
Or toi quiconques sois qui passes
Sur sa fosse repen des taces,
Repen du bril, et des flacons,
Des cervelas et des jambons,
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son ame,
Il les aime mieux que les Lis,
Tant soient-ils fraichement cueillis.

Ou plus fondamentalement, l’hommage d’un homme à un autre, qui avait comme lui connu les soirées studieuses sous la bougie, et les méditations intenses et si peu fructueuses à la recherche d’un mot qui conviendrait, et ce réveil empli d’énergie et de vocabulaire qu’il faut tout de suite insérer dans l’encre sépia des manuscrits. Les poètes savent cela, car cela fait partie du métier, cela fait partie de tout ce qui ne se voit pas.
Les Lis pour les amateurs.

Okuba

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Plaisir d’un jour 48

– Un doigt dans l’œil –

Bien que née en 1928, Joyce Mansour a été considérée comme surréaliste puisque adoubée par le pape Breton lui-même, dans les années années cinquante, lorsque cette Anglaise de naissance, Égyptienne de culture et Française d’expression (ouf) l’ensorcela par son charme étrange. Elle fut sa compagne de route fidèle, ce qui a toujours été considéré comme un exploit chez les surréalistes, tant Breton avait la gâchette sensible.
Sans doute, ne le gênait-elle pas, puisqu’elle naviguait dans d’autres cieux et sous des pavillons bien différents.

– Chant arabe –

L’œil bascule dans la nuit au moment du trépas
Ô la blanche fulgurance folie des ailes qu’on ne connaît pas
Ouatées de silence elles frôlent le bras sur l’oreiller
Et ouvrent l’œil rond à la nuit de l’impalpable
Le froid tisseur de tubéreuse trépigne sur ma pupille
Je vois glisser la tenture mobile de l’horizon qui rutile
et qui s’agite

Telle une peau frémissante sur un corps qui se dérobe
La houle feutrée de mon abdomen se fige de peur démente
J’éternue mais je ne bouge pas
Et l’œil qui cloître mes rêves qui nage et qui clignote
L’œil envahit mes nuits
La nuit la nuit l’orage
L’œil éblouissant aux floraisons étranges
L’œil malade d’images.

– De l’âne à l’analyste et retour –

Il était une fois
Un roi nommé
Midas

Aux dix doigts coupables

Aux dix doigts capables

Et aurifères

Freud parlant du grand roi mythique dit

Tout ce que je touche devient

Immondices

Aux

Indes on dit que l’avarice

Niche dans l’anus

Or

Midas avait des oreilles d’âne

Ane anus anal

Dans

«Peau d’Ane » de

Perrault

Le héros anal

Le roi amoureux de sa fille

Le pénis fécal

Le sadique au sourire si doux

Possède l’âne qui vivant

Crache de l’or par l’anus

Et qui mort servira de bouclier contre

L’inceste

Jeux de miroirs

De verre et de vair

D’or et d’excréments

D’anneaux et d’anels

Anamorphoses

Dans le casino de l’inconscient

Le pénis paternel

Fait le guide

Voyez ô voyez

La peau de l’âne

La fortune du roi présente et future

Sur le dos de la princesse fait le mort

Ainsi l’or pur devient l’ordure

Tel le phallus scintillant enrobé de foutre gris

La princesse attend pour se dévêtir que le danger de

l’inceste

Passe

Bottom de
Shakespeare fut âne l’espace d’un songe
Ainsi va la nuit et ma petite chanson :
âne
anus
anal
analyse
analyste
analogue

Pour goûter pleinement ce second poème, il faut savoir que Joyce Mansour fumait le cigare à longueur de journée, son onzième doigt, disait-elle.

Okuba

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